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Maxime Daviron

Nous sommes au cœur d’une vallée perdue d’Al Manadir, région orientale du Rub Al-Khali et des Émirats Arabes Unis, aux portes de l’Oman. Alors que nous arrivons à la moitié de notre dizaine de jours d’expédition dans le désert, la nuit s’achève et l’exploration reprend.

• 22 décembre | Jour 5

À 6 h, nous nous rapprochons du flanc sud de la vallée pour observer l’aube. Les tons pastels se succèdent, et la lumière réapparaît.

Nous repartons vers l’est, franchissons la première barrière de dunes, et au lieu de virer à droite pour rejoindre la suite de la vallée, nous continuons droit devant nous : une trace traverse une barrière plus imposante, et est censée être l’unique accès vers un secteur potentiellement intéressant. Mais les accumulations de sable et les pentes raides que je rencontre me dissuadent de continuer plus loin. Alors que nous faisons demi-tour, des cris émanent du vallon que nous dominons. Les bergers de la dernière ferme convoient leurs dromadaires à travers la plaine.

Nous redescendons, attendons que le troupeau soit passé, et longeons doucement ce dernier en prenant vers le sud.

Le long du trajet de retour vers la route, nous explorons quelques secteurs proches. Quelques temps plus tard, nous touchons de nouveau l’asphalte et remontons vers Al Qua’a pour faire de plus grandes réserves d’eau et acheter quelques suppléments de nourriture.

Il nous faut désormais repartir plein sud, longer l’Oman jusqu’à l’extrémité du pays et prendre à l’ouest le long de l’Arabie Saoudite pour atteindre la région que nous devions rejoindre la veille depuis Liwa. Une fois encore, un police checkpoint est censé se trouver sur notre route. Finalement, en approchant de la frontière sud, nous contournons ce qui semble être ses ruines. Les quelques cartes disponibles sont décidément bien obsolètes.

En approchant du sud du pays, nous entrons dans une longue zone de travaux, et empruntons une piste en parallèle de la future route qui serpente entre d’étranges marécages salins au fond des cuvettes arides. Une sorte de mannequin “épouvantail” grimé en ouvrier indique la direction à suivre, un fanion fixé au bout du bras. Au loin, une intrigante petite ville trône sur le sommet d’une “montagne” de dunes.

Après un long moment, nous quittons la zone de travaux et empruntons la route de sable qui se poursuit vers l’ouest. Rapidement, nous bifurquons en hors-piste sur la gauche et arrivons au secteur que nous voulions explorer. Il s’agit d’une sorte d’immense “cratère”, une gigantesque vallée circulaire entourée de montagnes de dunes rouges plus hautes que toutes celles que nous avons vues jusqu’à présent. Nous filons vers la limite sud de ce Colisée de sable, et mangeons à l’ombre du 4×4.

En début d’après-midi, je décide de grimper en direction d’un arbre isolé que j’ai repéré dans l’imposant massif le plus proche. La chaleur se fait lourdement ressentir, mais serpenter à vue entre les crêtes et les combes est toujours aussi agréable et irréel. En émergeant d’un creux, je fais soudain face à un de ces mirages dont les déserts ont le secret, mais celui-ci n’est pas atmosphérique : je crois apercevoir la silhouette d’une antilope, ou peut-être celle d’un oryx, allongé dans le sable face à moi. En m’approchant, je crois finalement avoir affaire à une carcasse, mais il n’en est rien : il ne s’agit en fait que du squelette d’un buisson.

En me retournant, j’aperçois la voiture qui n’est plus qu’un point perdu dans la vallée. Là encore, l’aspect du désert change radicalement selon que l’on tourne le dos au soleil ou que l’on y fait face.

Encore quelques minutes, et le sommet du petit arbre affleure finalement de derrière une crête. Au-dessus de moi, le sable est soufflé sur les pentes de la montagne mouvante dans un sifflement mystérieux. J’atteins enfin l’arbuste, et m’en approche pour examiner ses moindres détails. Comment une chose si frêle peut-elle survivre dans un environnement aussi hostile à la vie ? Mais malgré sa petite taille, je soupçonne que son âge soit bien plus grand que le mien.

Face à moi, à une poignée de kilomètres à peine, s’étire la frontière de l’Arabie Saoudite, que nous avons vue matérialisée un peu plus tôt par de hautes tours de garde alimentées par de grands panneaux solaires.

Je me hisse jusqu’à l’immense crête qui dévale jusque dans un second “cratère” à gauche du nôtre, et contemple le décor démesuré qui m’entoure : partout, des mastodontes de sable. Les pentes que je surmonte et qui donnent sur la nouvelle vallée doivent excéder les 200 mètres de haut. Alors que j’avance sur l’échine de ces géantes, le sable qui se déverse à ma gauche émet d’étranges gémissements étouffés. Je progresse jusqu’au sommet en suivant les ondulations de l’arête, et domine finalement l’intégralité des pentes qui ramènent au 4×4. Il ne me reste qu’à “skier” jusqu’en bas.

Je rejoins les autres, en pleine sieste à l’ombre de la voiture, assaillis par ces mouches dont nous ne savons pas d’où elles peuvent parfois sortir. La région n’étant pas propice pour l’éclipse, nous décidons de reprendre la route vers le nord et de retourner dans le secteur où nous étions la veille, d’où nous essaierons plus sérieusement d’emprunter le passage délicat que nous avons repéré le matin même – à travers les dunes en direction du nord-ouest.

En fin d’après-midi, nous retrouvons la grande plaine s’enfonçant vers l’est, et approchons de nouveau de la toute dernière ferme, devant laquelle nous étions passés après le lever du soleil. Au lieu de prendre à gauche vers la “vallée cachée”, nous virons à droite et amorçons donc une nouvelle tentative pour franchir ce passage vers une autre vallée. Nous grimpons une petite piste, ou plutôt une trace à demi recouverte, à travers les dunes. La conduite, jusque-là relativement “facile”, devient particulièrement stressante. De fortes pentes s’enchaînent de part et d’autre du chemin, m’interdisant de tomber sous peine d’ensablement inévitable, ce qui nous mettrait dans une situation assez compliquée et nous ferait perdre un temps précieux. Péniblement, nous progressons de quelques centaines de mètres. À un moment, la voiture se retrouve brièvement surélevée sur une petite butte, les quatre roues hors du sable, avant de basculer vers l’avant de nouveau. Impossible de continuer comme ça, le risque est trop élevé, la suite de la “piste” semblant totalement ensevelie. Je fais demi-tour tant bien que mal, et redescends le passage que nous venons d’emprunter, crispé sur le volant à chaque dérapage incontrôlé, ne pouvant pas avancer trop lentement non plus sous peine de perdre mon adhérence ; le tout alors que des chameaux s’avancent tranquillement vers nous quelques dizaines de mètres plus loin, à gauche de la trace. Finalement, nous rejoignons le plat et le passage menant à la grande vallée de la veille. Nous décidons d’y passer la nuit de nouveau, dans un secteur différent.

Une heure plus tard, le 4×4 est arrêté au pied d’un petit massif de dunes dominant la plaine, et nous grimpons chacun de notre côté pour le coucher du soleil. Je découvre un enchaînement de crêtes donnant sur de plus lointains “sommets”. Camille et moi nous installons dans le sable et contemplons le déclin du jour et la lumière dorée intense découpant de fins liserés sur le haut des dunes qui la captent. Le Rub Al-Khali, immense, se dévoile dans toute sa splendeur sauvage.

Comme les soirs précédents, un crépuscule dense assombrit le désert avant que les premières étoiles ne scintillent les unes après les autres dans un ciel infini.

Le camp installé et le repas avalé, je m’éloigne de nouveau sur les hauteurs où nous étions au couchant. Les reliefs sont toujours difficiles à lire, mais je commence à m’habituer à cette incertitude quant à l’inclinaison des pentes sur lesquelles je marche, parfois trahies par mon essoufflement. Alors que je tente de premières images après avoir perdu de vue le lointain bivouac, j’entends quelque chose détaler dans la nuit. Le bruit m’évoque un chevreuil, il doit donc s’agir de l’une de ces antilopes insaisissables.

Orion plane au-dessus de l’est. Je savoure le silence absolu et tourne sur moi-même pour contempler l’obscurité paisible, et amorce ma marche de retour. C’est alors que j’aborde les longues pentes douces qui ramènent lentement vers le bivouac dont je vois réapparaître la lumière.

Une minuscule lueur dans l’obscurité. Marcher dans le désert la nuit, c’est prendre la pleine mesure de l’immensité de son vide. Ne restent que la sensation du sable sous les pieds, le vertige astronomique de la voûte céleste, et cet infime oasis de lumière que constitue notre campement du soir. Dans cette petite tache de clarté d’où proviennent deux voix lointaines et diffuses, se trouve tout ce qui est nécessaire à la survie et dont je dépends entièrement : de quoi se nourrir, boire, dormir, communiquer, s’orienter…

Je peine à imaginer ce qu’ont pu ressentir les astronautes qui, pour la première fois, se sont détachés de leur station spatiale et s’en sont éloignés dans la nuit, livrés à eux-mêmes. Je repense à cette légendaire photo de Bruce McCandless détaché de la navette Challenger, seul et sans “cordon ombilical”, flottant dans la vacuité noire enveloppant notre planète, ce Pale Blue Dot que Carl Sagan décrivait si parfaitement.

23 décembre | Jour 6

6 h 30, le réveil sonne. Le rituel matinal reprend. Je m’extirpe de mon duvet, m’habille, enfile mon sac à dos et pars le trépied à l’épaule en direction des dunes. La fraîcheur matinale est agréable, et l’aube me réserve une surprise : des nuages. De longs rubans de cirrus roses se déploient à l’est. Je suis les pas d’un canidé inconnu et gravis les pentes qui mènent vers les crêtes.

Au-dessus de moi, un fin croissant de lune me rappelle ce pourquoi nous sommes là. Dans trois jours, les deux astres se lèveront ensemble.

Un peu plus haut, j’attends la venue du jour. Alors que les seules traces de vie sauvage que nous avons croisées jusque là étaient imprimées dans le sable des dunes, enfin quelque chose apparaît. Un nouveau mirage venu de l’est. De l’horizon, deux grands corvidés volent vers moi. Un premier me dépasse, puis le second, dans un silence parfait.

C’est alors que le jour vient.

Ce matin, Frédéric veut aller faire du repérage dans un secteur proche pour se faire une idée de la position du soleil à cette heure. Il est donc prévu qu’il parte avec le 4×4, et revienne un peu plus tard dans la matinée. Si l’idée n’est pas rassurante, dans le pire des cas le lieu qu’il vise est atteignable à pied en moins d’une journée, et la première ferme ne se situe qu’à une ou deux heures de marche du campement. À 7 h 30, je l’observe rejoindre la voiture depuis les hauteurs qui dominent la vallée.

Quelques instants plus tard, le 4×4 s’éloigne dans les dunes et ne restent que les tentes dans la plaine, à la lisière de l’ombre. De cette vision se dégage un certain sentiment de vulnérabilité, et notre isolement paraît plus évident encore.

Je rejoins le bivouac, et en profite pour me reposer un peu plus longtemps. Vers 8 h 50, alors que le soleil écrase de nouveau la plaine, d’étranges formes se profilent au loin dans l’air troublé par la chaleur. Les silhouettes déformées de dromadaires marchant à des kilomètres de nous.

À 9 h 15, le ronronnement rassurant du moteur du 4×4 se fait entendre de nouveau. Frédéric nous rejoint, et nous terminons de replier le camp. Cap désormais vers une vallée parallèle plus au nord. Une dernière fois, nous effectuons le long itinéraire ramenant à la route.

Un peu plus tard, nous quittons encore l’asphalte pour explorer la zone. Il s’agit cette fois d’une véritable petite “ville” de fermes, quadrillée par des pistes chaotiques où se croisent en milieu de matinée les petits camions citernes de ravitaillement en eau. Mais cette fois-ci, la fin de la plaine est barrée d’une haute clôture, défendant probablement une large zone autour d’une base militaire.

Nous retournons donc à Al Qua’a, et traversons la ville en direction de l’ouest. Une grande ligne droite nous en éloigne rapidement, parcourue par de nombreuses mobylettes, camionnettes et autres pick-up à l’arrière desquels se tiennent parfois une ou deux personnes. Nous quittons cette route alors qu’elle vire à gauche, poursuivant tout droit sur une énième piste en tôle ondulée, que nous quittons elle aussi pour prendre un chemin de sable qui mène à l’écart des fermes, dans un nouveau réseau de dunes de tailles moyennes.

Alors que nous avançons, Camille aperçoit quelque chose qui m’intéresse fortement sur notre droite : un grand arbre solitaire. Je m’arrête pour que nous allions à sa rencontre.

Quelque chose fait “tilt” dans mon esprit à la vue de cette apparition improbable. La graine d’une idée qui va rester en dormance jusqu’à ce qu’une décision prise un peu plus tard ne la fasse germer.

Nous avançons autour de l’arbre, dans une de ces zones abritées où pousse l’essentiel de la végétation, entre les petites dunes. Découverte encore plus invraisemblable : des champignons parsèment les lieux.

Après avoir exploré les alentours, nous repartons un kilomètre plus loin le long de la trace. Les dunes ne m’inspirent pas personnellement, mais Frédéric part les repérer de son côté. À son retour, nous le voyons se pencher vers un buisson. Il a finalement déniché celui que l’on recherche depuis quelques jours : le lézard du désert, dans son petit oasis d’ombre.

Frédéric est pour sa part assez inspiré par les lieux. Ce secteur s’annonce comme une piste éventuelle pour l’éclipse.

Alors que je repense à l’arbre, mon idée se cristallise. Voilà des mois que je me demandais comment mon approche du phénomène allait pouvoir avoir un intérêt, une originalité, quelle allait être ma démarche précise ? Avant même d’apprendre que nous partirions ici, je savais que ce type d’image s’inscrirait on ne peut mieux dans ma série “Les Étendues Arides”, qui explore les ambiances surréalistes des déserts en tentant d’évoquer d’autres mondes. Mais maintenant que j’y étais, il me fallait faire un choix et m’y arrêter. L’une des difficultés était que je voulais composer une image un tant soit peu différente de ce qu’on aurait tendance à imaginer spontanément : dunes à pertes de vue ou sujet humain placé devant l’éclipse avec une très longue focale – chose qui avait déjà été faite à de nombreuses reprises, surtout depuis l’éclipse totale d’août 2017 en Amérique du Nord. L’axe était donc d’imaginer quelque chose d’assez pictural, onirique et évocateur. Et en découvrant cet arbre, perdu seul au milieu des dunes, l’idée prenait finalement forme tant sa puissance évocatrice était forte : le motif classique de l’arbre solitaire prenait ici une dimension exacerbée et bien plus profonde, sans parler de l’intérêt purement esthétique et graphique de la composition, mêlant les courbes horizontales des enchaînements de dunes du premier plan et la verticalité de l’arbre, que j’imaginais placer au centre de l’image, aligné avec le soleil pour la totalité, trouvant ainsi l’aspect pictural recherché.

Frédéric ayant arrêté son choix sur les dunes dominant le vallon où se trouvait l’arbre, les deux matins suivant allaient donc être consacrés à “répéter la pièce” au lever du soleil : tester les compositions, choisir les focales en fonction du moment, appréhender les différentes difficultés techniques, anticiper le mouvement du soleil, et bien d’autres choses.

Après avoir pris ces décisions, il ne nous reste qu’à trouver un nouvel endroit où passer la soirée. Nous retournons donc à Al Qua’a et reprenons la route qui file plein ouest, d’où nous étions arrivés après notre détour depuis Liwa quelques jours plus tôt. Trois quarts d’heure plus tard, nous bifurquons au nord sur une large route de sable en direction d’Al Khaznah. En y progressant, nous découvrons une immense région de “steppes de dunes”.

Nous tentons une première vallée vers l’est, mais nous nous retrouvons rapidement face à un grand panneau rouge dont l’annonce est sans équivoque : “Danger, Military Area, Shotting Range, no trespassing, photography is prohibited”, le tout surmonté d’une subtile tête de mort au cas où nous n’aurions pas bien saisi le message. Demi-tour. Nous croisons tout de même un troupeau de dromadaires empruntant eux aussi la piste, nonchalamment.

Une fois sortis, nous essayons une seconde vallée, vers l’ouest cette fois-ci. Passé la clôture pour les animaux, il n’y a nul panneau ni barrière à l’horizon, et la minuscule trace sur laquelle nous roulons étant étrangement lisse, nous pouvons foncer librement. Une dizaine de kilomètres de ligne droite plus tard, nous atteignons les bancs de sable qui coupent le chemin et ferment la vallée. C’est ici que nous passerons la nuit.

Quand le soleil décline, le vent se lève soudainement. Je grimpe jusqu’à des crêtes, cherchant les courbes idéales, et plante finalement mon trépied face à l’ouest. Le sable fouette l’appareil, s’envolant en bourrasques au sommet des dunes, tourbillonnant parfois sur les pentes qu’il dévale. Le bruit du vent dans le désert est inimitable, hululement grave, doublé d’un étrange sifflement ; mystérieux son éveillant en votre esprit de fugaces visions orientales. L’ambiance est sauvage, martienne, tandis que la lumière dorée s’intensifie face à moi. Les dunes s’étendent à perte de vue dans toutes les directions, immensité vertigineuse. Les nuages, rares jusqu’à présent, emplissent désormais le ciel, donnant une dimension nouvelle au désert d’Arabie.

Comme toujours, la solitude est ici totale. Inlassablement, le soleil continue sa course jusqu’à l’horizon.

Nous retournons au 4×4. Au nord, les champs de dunes plus modestes se teintent des couleurs du soir.

Frédéric nous rejoint quand la nuit est tombée, et nous partons nous installer à l’abri du vent, dans le petit vallon qui s’enfonce sous le massif que je photographiais au couchant. Nous nous endormons un peu plus tôt, ce soir-là. À partir de maintenant, le réveil sera beaucoup plus nocturne.

• 24 décembre | Jour 7

5 h. Le réveil sonne, nous replions le campement alors qu’un fin croissant lunaire s’élève.

Je m’installe au volant de nouveau, les yeux encore cernés. Le thermomètre indique 10°c, au moins 5°c de moins que les nuits précédentes. Nous quittons l’abri du vallon et regagnons la grande ligne droite de la vallée, roulant à vive allure. Soudain, dans la noirceur qui précède l’aube, nous apercevons une lumière au loin. Des phares, peut-être, perdus à l’autre bout de la plaine en cette heure plus que matinale. Une vague tension s’empare de nous. Je continue de rouler droit devant moi, et le point reste longuement à la même place sur l’horizon, jusqu’à ce que l’on finisse par enfin s’en rapprocher. Nous le croisons finalement : un 4×4 est arrêté là, sur la gauche de la piste, non loin de l’entrée clôturée de la vallée. La tension retombe, nous passons la vieille porte en fer à côté de laquelle gît une cabane en ruine, et virons à droite sur la grande route de sable. Ces barrières ne doivent effectivement servir qu’à éviter que les dromadaires se disséminent sur la route, comme nous avons pu le voir la veille.

La grande piste, dans le noir, est difficile. Les bosses ne se voient qu’au dernier moment, et à plusieurs reprises les amortisseurs sont mis à rude épreuve, de même que Camille qui essaie de finir sa nuit sur les sièges arrières. Le coup de grâce est donné quand nous atteignons soudainement la route goudronnée, n’ayant pas vu arriver la haute “marche” qui la connecte à notre piste : le 4×4 fait une violente ruade d’avant en arrière, mais encaisse le choc. Rouler de nuit sur ce type de terrain n’est définitivement pas idéal.

Quarante-cinq minutes plus tard, nous prenons à droite et retrouvons Al Qua’a avant de reprendre l’itinéraire de la veille en direction de l’arbre solitaire. L’aurore illumine doucement les abords parsemés de fermes de la petite ville. Une heure après notre départ, nous arrivons à la destination qui sera aussi celle des deux prochaines matinées.

Réminiscence des nuages de la veille, de lointains cirrus dominent l’est. Frédéric et Camille partent faire leurs essais sur les crêtes, tandis que je m’installe face à l’arbre.

L’est s’illumine, et je teste les différentes combinaisons auxquelles j’avais pensé hier. Un chant paisible se fait entendre alors que le soleil se lève. Je finis par repérer celui qui l’émet : un oiseau est perché sur l’une des branches de mon “sujet”.

L’ambiance irréelle s’estompe doucement à mesure que la lumière gagne en dureté. Mes focales sont définies pour l’éclipse : 300 mm pour le lever, et 85 mm pour la phase de totalité ; et les problématiques rencontrées sont celles auxquelles je m’attendais. Ce sera assurément un challenge technique, mais rien d’insurmontable, et ma “répétition” me confirme que je saurai théoriquement comment l’appréhender.

Camille et Frédéric redescendent des hauteurs, et nous déjeunons en échangeant nos impressions avant que Frédéric ne remonte effectuer de nouveaux essais. Camille et moi marchons le long de la piste à la recherche de roses des sables – nombreuses, par ici – et de quelques morceaux de bois morts blanchis par le soleil et le sable. Un peu plus tard, un 4×4 passe sur la piste en roulant au ralenti. Peut-être méfiant, probablement juste curieux. Quoi qu’il en soit nous ne voulons pas déranger, aussi nous reprenons la direction d’Al Qua’a. De là, nous décidons de partir vers un secteur situé au nord du village. Notre itinéraire, toujours guidé par l’image satellite, nous amène dans un labyrinthe de fermes et d’habitats de fortune. Nous serpentons de piste en piste, croisant chameliers et villageois curieux, jusqu’à finalement déboucher à l’orée du désert. Frédéric continue de me guider entre les croissants de dunes, et nous nous installons au creux de l’une d’elles, au pied des hauteurs bordant la petite plaine au nord.

Nous mangeons et faisons une sieste à l’ombre, attendant que le soleil s’abaisse et que la température devienne plus clémente. Dans l’après-midi, des dromadaires curieux s’approchent, derrière le ruban de dune qui constitue notre “abri” du soir. La proximité relative avec quelques fermes fait qu’ils ne sont pas rares, ici.

De l’autre côté de la vallée, l’une de ces fermes évoque un décor de science-fiction.

Un peu avant 16 h, quand le soleil décline, je pars marcher dans les alentours, rejoint peu après par Camille. Autour des quelques touffes de végétation qui parsèment les dunes, nous observons de curieux motifs circulaires : le vent, soufflant les herbes dans toutes les directions, les a transformées en compas, les faisant inscrire des cercles quasi-parfaits à la surface du sable, telles d’étranges horloges.

Malgré les innombrables traces de lézards et les petites grottes que creusent ces derniers, nous ne parvenons pas à en apercevoir de nouveaux. Nous repérons également la première traînée laissée par un serpent, mais lui aussi reste invisible.

À 17 h, le couchant approche et je me dirige vers une haute crête dominant la plaine qui s’étend vers l’ouest. Assis sur l’arête sommitale, je consulte l’heure et m’aperçois de la date. C’est un réveillon de Noël un peu particulier. Si à quelques milliers de kilomètres de là l’opulence a envahi les foyers des Occidentaux, au Moyen-Orient ce soir est un soir comme les autres. Moi-même, déjà peu attaché à ce type de traditions, je me prends à totalement oublier que ce jour devrait avoir une signification particulière. Perché sur ma dune, contemplant une nouvelle étendue infinie de sable, mes pensées sont, elles aussi, à des milliers de kilomètres des préoccupations festives de la fin d’année. À bien y penser, je ferais bien de ce crépuscule désertique ma nouvelle tradition du 24 décembre.

De mon promontoire, je domine un océan de vagues figées dont la houle immobile se mue à l’horizon en de lointaines montagnes. Un nouveau cycle s’achève, et je ne me lasse toujours pas de ces visions.

Dans l’obscurité qui suit, la lumière zodiacale illumine une nouvelle fois l’ouest. Autres immensités, autres échelles : l’origine de ce phénomène se trouve dans la réflexion des poussières cosmiques le long du plan de l’écliptique. Cette “poussière”, résidu de comètes et autres astéroïdes, flotte dans l’espace interplanétaire qui nous entoure, réfléchissant la lumière du soleil. Sans elle, nos nuits sans Lune seraient noyées dans une obscurité quasi totale.

• 25 décembre | Jour 8

Quand nous replions les toiles des tentes, vers 5 h 30, elles sont recouvertes d’une rosée inattendue. L’air de l’aube est frais, depuis quelques jours.

Il nous faut désormais nous extirper du labyrinthe au fond duquel nous sommes allés nous installer. Sans le satellite, slalomer entre les dunes dans le noir serait impossible. Nous retrouvons la plaine, et entrons de nouveau dans la zone peuplée de bergers que nous avions traversée la veille. Au milieu de l’espèce de “rue principale” de sable, un corridor assez large n’est réservé qu’aux chameliers, et nous devons faire attention de ne pas nous y engager, car les troupeaux sont nombreux ce matin. De l’obscurité, nous voyons surgir de temps en temps ces grandes silhouettes pâles, surmontées pour certaines de leurs bergers. Nous avançons dans la nuit, remontant doucement la petite piste qui longe ce curieux itinéraire fréquenté.

Au bout d’un certain temps, nous finissons par retrouver la route qui mène au village d’Al Qua’a. À l’est, un phénomène insolite attire mon attention : un croissant de lune d’une finesse à peine perceptible, le plus étroit qu’il m’ait été donné de voir, et pour cause : il précède la nouvelle lune d’à peine quelques heures. Demain, c’est en occultant le soleil que l’astre invisible laissera deviner sa silhouette.

Quand nous arrivons près de l’arbre solitaire, la luminosité croissante du jour le rend presque imperceptible, et je peine à retrouver ce fil blanc qui flotte dans les couleurs de l’aurore.

Frédéric repart à ses essais. Ayant déjà cerné la veille ce qui m’attend pour l’éclipse, je pars avec Camille faire le tour des dunes qui dominent les lieux, avec l’idée de peut-être dénicher une composition supplémentaire en “bonus”. En arrivant sur les hauteurs, de lointains bruits sourds nous interpellent. Ce sont les explosions provenant d’étranges lueurs dans le ciel, que nous supposons être des tirs d’artillerie, dans une zone militaire lointaine.

Capture Vidéo

Nous continuons notre tour des environs, cernés de courbes et de textures adoucies par la lumière nouvelle. Si les compositions potentielles pour la fin de l’éclipse ne m’apparaissent pas très intéressantes, la quiétude qui règne ici est encore très apaisante. Camille photographie les buissons et autres végétaux que nous croisons en vue de les identifier une fois de retour en France, et nous continuons tranquillement notre boucle entre les pentes colorées.

Un peu plus tard dans la matinée, alors que nous traînons à proximité du 4×4, un pick-up arrive sur la piste et son conducteur klaxonne en nous faisant signe. Nous le rejoignons, et tentons de communiquer – nous ne parlons pas arabe, et lui ne parle pas anglais. Malgré tout, nous arrivons à nous comprendre par les signes et quelques bribes de mots : le berger, vivant à la fin de la piste, pensait que nous étions en panne, et nous demande à plusieurs reprises si nous avons besoin d’eau, de nourriture ou de quoi que ce soit. Nous lui faisons comprendre que tout va bien et que nous faisons des photos, le remerciant pour sa prévenance, et il poursuit sa route vers le village.

Nous passons une partie de la matinée dans les environs. Le calme est parfois interrompu par l’écho lointain de tirs de mitraillette et autres explosions, l’entraînement des militaires se poursuivant manifestement encore.

Pour notre dernière journée dans le désert, nous reprenons la direction de l’ouest depuis Al Qua’a. En passant dans le village, nous croisons un minuscule marché de chameliers. L’ombre des camionnettes sert de salon de thé éphémère, et les discussions vont bon train. Une heure plus tard, nous sommes à nouveau sur la grande piste traçant vers le nord et Al Khaznah, d’où nous avions trouvé une vallée où dormir deux jours plus tôt. Cette fois, nous continuons à la remonter jusqu’à un autre bassin partant vers l’est.

À midi, nous apercevons un nouvel arbre et nous y arrêtons. Après le repas et une tasse de thé à la menthe, je me dirige vers la silhouette solitaire, comme aimanté par son ombre. Humains ou lézards, ces arbres constituent pour nous de précieux oasis, et quelque chose de primitif semble nous y attirer – comme l’attestent les nombreuses traces qui y convergent. Tous les animaux du désert semblent y trouver refuge.

Cette ombre est l’endroit rêvé pour une sieste. Camille me rejoint, et nous nous installons là pour un repos bienvenu. De temps en temps, un oiseau vient se percher à l’abri des feuilles en nous scrutant.

Deux heures plus tard nous retournons vers la voiture, et Frédéric nous signale avoir déniché sur le satellite une vallée proche au bout de laquelle semblent se trouver plusieurs de ces arbres. Nous retournons vers la grande piste, virons à droite, et de nouveau à droite dans une vallée parallèle, toujours plein est.

Lorsque nous nous arrêtons près du secteur visé, l’après-midi est déjà bien entamée. Comme nous sommes beaucoup trop loin de la route bitumée, nous décidons de passer la fin de journée ici et de partir avant le coucher du soleil à l’entrée de la vallée où nous étions deux jours auparavant, afin de m’éviter d’avoir à rouler de nuit, et pour avoir le moins de route possible à faire à l’aube.

Nous explorons les alentours, et Frédéric s’éloigne hors de notre vue. À 17 h, une grande caravane de dromadaires traverse la vallée en direction de l’ouest.

Le 4×4 de l’un des chameliers qui la suivait s’avance vers nous. Cette fois encore, l’homme au volant veut s’assurer que nous n’avons aucun problème, et insiste pour nous donner de l’eau malgré tout avant de repartir vers la caravane.

Puis, vers 17 h 30, le soleil se couche. Quand nous le reverrons, il sera partiellement occulté par la lune, et c’est un croissant solaire qui se lèvera sur le Moyen Orient.

Malheureusement, Frédéric n’est pas réapparu à l’heure prévue, et n’arrive qu’alors que le crépuscule s’installe. Il me faut donc rouler très vite jusqu’à la grande piste, et ne pas traîner sur cette dernière. Entre chien et loup, les reliefs sont illisibles, et malgré ma concentration je ne peux éviter toutes les bosses ou ralentir à temps. Par chance, nous arrivons à notre lieu de bivouac aux dernières lueurs du jour.

Ce sera le dernier, une ultime nuit dans le désert avant de retourner vers la civilisation et les mégapoles. Pour fêter ça plutôt que Noël, nous avons acheté de quoi faire un feu – ce qui est autorisé, dans le pays. Quelques petites bûches de bouleau auxquelles nous ajoutons les rares branches mortes qui jonchent le sol, juste ce qu’il faut pour créer les braises nécessaires à la cuisson de nos patates douces. Nous nous installons dans le creux formé par de petites dunes, et les premières étincelles ne tardent pas à s’élever vers les étoiles.

Après des jours à n’ingurgiter que nos lyophilisés et les quelques bricoles que nous avions achetées dans les échoppes d’Abu Dhabi et Al Qua’a, ce repas nous fait le plus grand bien.

Le feu finit par s’éteindre, nous laissant contempler les constellations d’hiver, la voie lactée, et ces poussières cosmiques qui marquent la bande zodiacale.

Une dernière fois, nous montons les tentes. Une dernière fois, nous nous endormons dans le silence du Rub Al-Khali.

• 26 décembre | Jour 9

5 h. Sans un mot, nous replions notre ultime bivouac, chargeons la voiture, et prenons la route. Nous sommes tout près de l’entrée de la vallée, et atteignons vite la piste, puis la route. Dans la longue ligne droite qui mène à Al Qua’a, la tension monte. Le grand jour, ce pour quoi nous sommes venus et que nous avions presque oublié après une semaine à parcourir le désert. L’erreur n’est pas permise.

À l’aurore, nous nous engageons sur les chemins cahoteux qui mènent à notre destination. Nous traversons les abords du village endormi, serpentons dans le sable, et la vue s’ouvre de nouveau sur l’arbre et ses alentours sauvages. Je gare le 4×4, enfile une veste, attrape mon matériel et souhaite bonne chance à Frédéric et Camille, qui partent dans les dunes. Je suis heureux d’être seul pour l’événement. Je vais pouvoir m’imprégner pleinement de l’atmosphère qui s’installe doucement.

Je déplie mon trépied et m’installe au niveau de la marque que j’avais tracée dans le sable. Il flotte toujours cette étrange tension dans l’air, calme avant une tempête qui n’en est pas une. Et pourtant, mes sens sont plus exacerbés encore qu’avant l’arrivée d’un orage violent.

À l’est, une lueur rose occupe l’horizon. Je prépare mon cadre, vérifie trois fois le matériel et les réglages, et m’assois sur la petite dune. Au loin, des chants de coqs résonnent dans les petites fermes à chameaux d’où s’élèvent parfois de fins panaches de fumée. La lueur s’intensifie lentement. Très lentement. Et puis soudain, à 7 h 06, la luminosité s’accroît, tire davantage vers l’orange, et deux petites pointes émergent de l’horizon : un croissant solaire apparaît peu à peu, s’affinant à mesure qu’il s’élève dans le ciel.

Nous y sommes.

La vision est improbable, stupéfiante. Je reste concentré sur mon image, techniquement compliquée à gérer pour diverses raisons, mais je prends tout de même le temps de savourer cette atmosphère irréelle. La lumière qui éclaire les dunes est de plus en plus étrange, les ombres deviennent floues, les couleurs inhabituelles… Et puis, à 7 h 37, vient le paroxysme : l’éclipse entre finalement en phase de totalité, ne laissant plus qu’un anneau de feu dans le ciel. Alors que les astres se mêlent, un vent froid et puissant se lève et le jour s’étiole.

Quelques instants de flottement, puis déjà la lune s’éloigne de l’autre côté du disque solaire. Le vent revient, avant de s’atténuer avec le retour d’une lumière plus puissante. Ça y est. Quelques dizaines de minutes plus tard, le soleil reprend peu à peu sa forme habituelle et la lune disparaît de nouveau. L’aboutissement de tout un voyage.

Camille et Frédéric redescendent des crêtes, aussi époustouflés que moi. Nous déjeunons en échangeant nos impressions et en regardant nos images.

Notre expédition touche à sa fin.

En fin de matinée, nous repartons plein nord, vers Al-Aïn, première grande ville sur notre trajet de retour vers Abu Dhabi. La silhouette du Jebel Hafeet, montagne aride dominant la ville, se dévoile alors que nous approchons.

Nos réserves étant elles aussi arrivées à leur terme, nous faisons halte dans un mall (centre commercial) en périphérie de la ville pour acheter de quoi manger. Ressortir du labyrinthe urbain qui encercle Al-Aïn s’avère compliqué – le GPS n’étant manifestement pas à jour, et les travaux n’arrangeant rien. L’appel à la prière résonne alors que nous cherchons notre chemin. Voilà des jours que nous ne l’avions pas entendu, lui aussi. Nous parvenons finalement à quitter la ville, et faisons une halte pour midi en marge de la route.

Quand nous repartons, nous empruntons la large autoroute qui ramène vers la côte du Golfe Persique. Si la limitation y est officiellement de 160 km/h, la marge de tolérance appliquée semble très large, à en juger par les supercars hors de prix qui me doublent à droite et à gauche. À cette allure, nous avalons les kilomètres sans traîner et atteignons Abu Dhabi dans l’après-midi.

Notre vol de retour ne partant qu’à 2 h du matin, nous profitons de ce temps libre pour traverser la ville jusqu’aux rivages. Une immense avenue nous y amène, cernée de gratte-ciels. Nous nous garons à quelques minutes de la mer et marchons jusqu’à la voie qui longe les berges. Dans la lumière dorée de la fin d’après-midi, nous évoluons dans une atmosphère bien différente de celle que nous avons connu depuis le début de notre expédition. Des oiseaux aux chants exotiques volent entre les palmiers, des chats se prélassent dans l’herbe, les gens discutent au soleil. Le désert est loin, désormais, comme le rappelle le léger ressac qui se heurte doucement contre la rive. Dans mon esprit s’enchevêtre un mélange indéfinissable de sentiments : relâchement, nostalgie précoce, perspective d’un retour à la maison… Je me laisse porter par l’instant, flottant sur mes jambes fatiguées.

De l’autre côté du bras de mer où voguent toutes sortes d’embarcations, les silhouettes d’étranges hôtels de luxe se dressent au-dessus de la marina.

Nous profitons de cette atmosphère orientale et de cette quiétude nouvelle, et retournons vers le 4×4. Dans l’après-midi, nous l’avons emmené dans une station de lavage. La quantité de boue sablonneuse et de poussière qui en était sortie dépassait l’imagination. Désormais, il trône parfaitement propre, étincelant comme si rien ne s’était passé. Nous nous installons à la terrasse d’un petit salon de thé, le temps que le soleil se couche ; et en profitons pour chercher un restaurant pour le soir. Alors que nous terminons notre thé à la menthe, l’Adhān résonne de nouveau.

Il nous faut désormais revenir vers l’aéroport. Nous remontons les interminables avenues et quittons la ville. Dans la nuit tombante, nous roulons jusqu’au restaurant saoudien que nous avons trouvé, perdu dans Khalifa City, à la périphérie d’Abu Dhabi. C’est un petit établissement traditionnel, et après des jours dans le sable, le confort des coussins au sol est des plus appréciable. Après un repas particulièrement nourrissant, nous nous reposons jusque tard dans la soirée avant de prendre la route de l’aéroport.

Une longue attente débute, jusqu’au départ en milieu de nuit. Le trajet jusqu’à Istanbul s’étire, et je ne somnole difficilement que quelques minutes ici et là. Je repense à ce trajet de soixante-sept heures en bus à travers le Canada, au cours duquel je n’avais pas dormi plus de trois ou quatre heures ; et relativise sur les neuf heures de vol et l’heure et demie d’escale qu’il nous reste avant d’atterrir en France. Nous atteignons Istanbul à 6 h 30 locale, et en décollons de nouveau un peu avant 8 h. Un jour nuageux se lève sur les rivages de la Mer Noire alors que nous prenons de l’altitude.

Le sommeil reste absent malgré une fatigue intense. Nous survolons les Abbruzes enneigées, au centre de l’Italie. Le Monte Velino émerge sous un voile de cirrus.

Plus tard, ce sont de nouvelles montagnes qui pointent au bord de la Méditerranée : les Pyrénées orientales. La campagne française défile sous mes yeux, recouverte de nappes de stratus lui donnant l’aspect d’une toile impressionniste dans la lumière matinale. J’y reconnais le village de Saint-Félix-Lauragais, où j’avais attendu plusieurs orages au cours des années passées ; signe que nous ne sommes plus très loin de Toulouse.

Finalement, vers 10 h, nous touchons le tarmac français. Nous récupérons nos valises, répondons aux quelques questions des douaniers et retrouvons la réalité hivernale de l’Europe de l’ouest. Le thermomètre indique 0°c, du givre blanchit l’herbe des voies du tramway que nous attendons, et l’air que nous expirons se change en vapeur. Alors que nous nous entassons dans le wagon qui doit nous ramener vers le centre-ville, une vague impression de gueule de bois se fait ressentir. Nous sommes encore dans nos vêtements du désert, nos sacs et valises toujours jaunis par le sable. La transition est brutale.

Nous arrivons chez les amis à qui nous avions laissé nos voitures, chargeons les coffres, et reprenons le chemin de nos maisons respectives. Camille et moi avons encore une heure de route, à l’issue de laquelle nous retrouvons enfin notre lit. Il est temps que cette “journée” s’achève : quand nous nous sommes levés, nous allions admirer l’éclipse au beau milieu du Rub Al-Khali. C’était il y a près d’une quarantaine d’heures.

Le jour suivant, j’ouvre les volets sur une aube brumeuse, comme on en attendrait en décembre. À la lisière du brouillard, les crêtes des cimes de l’Ariège se devinent légèrement. De nombreuses images se pressent encore dans ma tête, loin du quotidien retrouvé de ces montagnes familières.

Le chant du désert est encore là, et une fois encore, son appel ne me quittera plus.


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À la fin des années 2010, plusieurs éclipses solaires totales eurent lieu, notamment sur les deux continents américains. Depuis la France, je désespérais de ne pas pouvoir organiser un voyage pour aller les photographier – faute de moyens – et ainsi mêler mes passions pour l’astronomie et la photographie de paysage. Mais je gardais l’idée dans un coin de ma tête, attendant d’avoir l’opportunité de la réaliser. Cette opportunité se présenta finalement bien plus tôt que je ne l’avais imaginé, au cours de l’été 2019, quand je reçus un message de Frédéric Couzinier – “confrère” passionné d’orages – nous proposant à Camille (ma compagne) et moi-même de l’accompagner au Moyen-Orient pour photographier une éclipse dans le désert du Rub Al-Khali, aux Émirats Arabes Unis. L’accord était simple : Frédéric cherchait un accompagnateur pour ce voyage ainsi qu’une modèle pour les images qu’il avait en tête, et il s’avérait que nous collions respectivement à ces descriptions. En échange, il prendrait en charge une importante partie du voyage – et j’en profite d’ailleurs une fois encore pour le remercier de nous avoir offert cette occasion inespérée.

L’événement présentait plusieurs intérêts : d’abord, il s’agissait d’une éclipse annulaire, à savoir que la lune – alors à son apogée – apparaîtrait légèrement plus petite que le soleil, et laisserait ainsi filtrer un anneau brillant autour de son disque durant la phase de totalité au lieu de l’occulter complètement. Le second intérêt, majeur, était l’horaire de l’éclipse : au moment du lever du soleil, au matin du 26 décembre. Enfin, l’intérêt le plus évident était le lieu où l’événement allait prendre place : au cœur du désert d’Arabie.

Il ne restait plus qu’à décider sur les dates précises afin de nous laisser suffisamment de temps pour trouver le lieu parfait : nous allions donc partir du 18 au 27 décembre, et consacrer une semaine entière à l’exploration des différentes régions du désert. En attendant, nous n’avions plus qu’à scruter cartes et images satellites.

• 18 décembre | Jour 1

Les jours précédant le départ, d’exhaustives checklists s’allongent encore et encore : impossible d’oublier du matériel. Les cases se cochent les unes après les autres jusqu’à l’aube du 18 décembre. Quelques heures plus tard, nous entassons nos valises sur le tapis roulant du guichet d’enregistrement. Le premier vol doit nous emmener de Toulouse à Istanbul, d’où nous prendrons second vol de nuit jusqu’à Abu Dhabi.

À 16 h locale, le détroit de Bosphore apparaît en dessous de nous. De lointaines montagnes enneigées pointent dans une brume bleutée sur l’horizon de la Mer Noire alors que nous amorçons l’atterrissage. Après une nouvelle phase d’attente, nous embarquons de nouveau, peu avant 20 h. Alors que je scrute la carte du vol, je constate que nous évitons soigneusement de survoler la Syrie et l’Irak, préférant traverser l’Iran. Effectivement, des noms familiers s’affichent sur l’écran, distants de quelques centaines de kilomètres : Racca, Mossoul, Bagdad… D’autres, inconnus, attirent mon attention : nous passons presque à la verticale d’un sommet, le Qash-Mastan, haut de 4409 mètres, invisible dans la nuit. En regardant au sud, je ne perçois que d’infimes et rares îlots de lumières brillant ici et là dans la noirceur nocturne qui enveloppe les montagnes iraniennes.

Les heures passent. Alors que je perds de nouveau mon regard dans l’obscurité extérieure, une vision irréelle se détache de l’horizon : une demi-lune rouge sang, parallèle à l’horizon, s’élève lentement. Son étrange position est due à notre latitude : si loin au sud, le dépaysement est également astronomique.

À l’extrémité orientale de l’Iran, l’image satellite affiche une succession de canyons découpés, dans la région de Dozgah – les Monts Zagros. Tout ici m’est inconnu, et je ne peux que tenter d’imaginer ces montagnes arides. Mais je suis bientôt tiré de ma torpeur : enfin, nous atteignons le littoral du golfe Persique. Quand nous rejoignons l’autre rive, l’obscurité cède finalement sa place à une myriade de lumières artificielles : Abu Dhabi.

• 19 décembre | Jour 2

Il est 1 h 15 quand nous touchons le tarmac. Après avoir passé la douane dans un état mêlé de stress et d’excitation, nous récupérons un forfait téléphonique et notre véhicule pour une dizaine de jours, un puissant 4×4 flambant neuf. Après avoir entassé valises et matériel à l’intérieur, nous prenons directement la route pour notre première destination avant le désert : Dubaï.

Les premiers éléments de dépaysement nous apparaissent alors que nous empruntons l’autoroute. Bordée de palmiers, entièrement éclairée et plus large encore que celles des États-Unis, celle-ci doit nous mener en moins d’une heure et demie aux abords de l’invraisemblable mégapole. Sur le trajet, une atmosphère étrange règne. Dans la chaleur moite de ce qui est censé être une nuit d’hiver, une pluie fine tombe par intermittence, ruisselant vers le haut du pare-brise manifestement traité pour ne pas avoir à utiliser les essuie-glaces. Nous dépassons de nombreuses mosquées illuminées de couleurs vives, et entrons dans les limites extérieures de Dubaï – dont la zone urbaine, peuplée de plusieurs millions d’habitants, s’étale sur près de 80 km.

Nous scrutons à l’horizon l’interminable skyline de gratte-ciels hétéroclites, quand soudain, dans le noir, des clignotements particulièrement élevés retiennent notre attention. Nous discernons enfin la silhouette que nous guettions depuis quelques minutes: la plus haute construction humaine jamais bâtie, la Burj Khalifa et ses 828 mètres.

Si Dubaï et son exubérance représentent tout ce qui m’écœure dans le capitalisme débridé, son architecture en tant que telle vaut sans aucun doute le détour que nous faisons. De notre périphérique à deux fois huit voies, nous observons les mastodontes de verre et d’acier se rapprocher peu à peu, jusqu’à nous surplomber totalement. Rapidement, nous atteignons l’hypercentre, et le pied de la tour de près d’un kilomètre que nous voulons voir de plus près.

En fin de nuit, nous nous garons au hasard dans un quartier résidentiel huppé, à deux kilomètres de marche de la Burj Khalifa. La ville est en constante évolution, et plusieurs ébauches de grattes-ciels s’élèvent, surplombés de dizaines de grues juchées sur leurs sommets provisoires.

Il est plus de 5 h du matin, nous venons de quitter l’hiver européen pour le climat aride du Moyen Orient. Tout autour de nous, dans la petite rue où nous nous sommes arrêtés, de hautes résidences couleur de sable se dressent derrières de hauts murs masquant des jardins luxuriants. Dans l’un d’eux, un coq chante inlassablement la lente approche de l’aube, rejoignant les grillons et les oiseaux exotiques pour créer un contraste sonore irréel en parfaite opposition à la symphonie encore murmurée de la mégapole arabe.

Nos regards se portent de nouveau vers le plus haut bâtiment du monde, et nous amorçons notre marche hasardeuse dans cet univers où tout n’est pensé que pour ces voitures de luxe qui s’alignent de chaque côté de la rue. Nous quittons la zone pavillonnaire et marchons en direction du centre, arrivant en quelques minutes sous le périphérique, dont même les piliers des ponts sont sculptés de motifs orientaux. Nous traversons en plusieurs fois l’une des larges artères d’asphalte qui font le tour de l’hypercentre, et mettons plusieurs essais à frayer notre chemin dans ce titanesque dédale. Aucun trottoir ne borde l’avenue dans laquelle nous nous engageons, et nous devons longer le rebord en béton qui la délimite pour rejoindre finalement une zone piétonne gravitant autour du Dubaï Mall – quant à lui le plus grand centre commercial au monde. Sous ce monstre de béton, des dizaines de bus rouillés amènent, à l’abri des regards, des centaines d’ouvriers dans un ballet ininterrompu au cœur de la ville. Spectacle amer, mais réalité pourtant évidente que celle de l’exploitation humaine sur laquelle repose entièrement les fondations du système économique permettant les extravagances architecturales qui nous entourent.

Nous empruntons alors un dernier passage menant au grand bassin situé au pied de la tour, et découvrons enfin cette dernière dans son intégralité. Je repense à New York et aux autres mégalopoles nord-américaines… Les dimensions ici sont tout autres. Le mot “immense” peinerait à retranscrire ce que même le grand angle que j’utilise ne peut capter en une seule fois.

Alors que nous explorons chacun de notre côté les abords du lac, résonne pour la première fois depuis notre arrivée une mélodie qui nous accompagnera jusqu’à notre retour : l’Adhān, l’appel à la prière. L’atmosphère déjà surréaliste se charge d’une nouvelle couche d’onirisme mélodique alors que le chant du muezzin résonne tout autour de nous.

Nous contournons le lac pour approcher du pied de la Burj Khalifa. Le vertige n’en est que plus immense.

Autour du bassin central, les restaurants et magasins de luxe se comptent par dizaines. Alors que mon regard se porte sur une enseigne connue, une scène particulièrement allégorique capte mon attention.

La nuit touche bientôt à sa fin. De grands projecteurs illuminent soudain la tour et les nuages qui s’ouvrent peu à peu, découvrant l’astre qui nous a mené ici, et que je contemplais, encore rouge, quelques heures plus tôt au-dessus de l’Iran.

La fatigue nous rattrape alors que la lumière regagne peu à peu le ciel. Notre solitude prend fin, la place s’anime déjà, les enseignes s’allument et le silence relatif qui précédait se perd dans un brouhaha naissant. C’est la fin du calme.

À 7 h, le muezzin annonce par un nouveau chant le lever du soleil. Nous amorçons notre marche de retour. Quand nous repassons sous le périphérique, nous croisons de nouveau les cars anonymes qui convoient les travailleurs dans le centre ou hors de ses limites. Le soleil se lève dans une atmosphère orange et embrumée.

Nous retrouvons notre 4×4 et quittons l’hypercentre. Alors que nous nous engageons sur une bretelle de l’autoroute, un ouvrier balaie le sable le long des rues. Demain, le vent en apportera de nouveau, et les Sisyphes invisibles qui entretiennent la ville poursuivront sans discontinuer leur labeur inlassable.

Je m’éloigne du centre avec cette amertume familière que je ressens dans chacune des métropoles surdimensionnées où je mets les pieds, et j’ai hâte d’aller enfin trouver le désert.

Mais avant cela, il nous faut désormais parcourir la vaste périphérie de la ville pour nous approvisionner en vivres pour compléter les lyophilisés que nous avons déjà dans nos valises. Nous parcourons des zones en construction où des forêts de grues s’érigent jusqu’à l’horizon dans un smog jaune et poussiéreux. Le désert aplani ressemble ici à un gigantesque terrain vague où sont semées les fondations de milliers de bâtiments futurs. Au loin, à travers la brume atmosphérique, la silhouette invraisemblable de la Burj Khalifa émerge de la skyline de Dubaï comme d’une œuvre de science-fiction.

Avant de repartir vers Abu Dhabi, nous voulons explorer la partie la plus populaire, foisonnante et cosmopolite de Dubaï. Sans surprise, s’y garer s’avère être un calvaire. Quand nous y parvenons, nous traversons tant bien que mal un souk et longeons la rivière où se pressent des dizaines de bateaux-taxis. Le fourmillement humain est ici d’autant plus épuisant que notre dernière minute de sommeil est déjà bien lointaine. Nous quittons le souk et empruntons de petites ruelles pour retourner à notre voiture.

En début d’après-midi, nous effectuons nos derniers achats de matériel pour le désert et reprenons la route d’Abu Dhabi. Les seize voies du périphérique, désertes en milieu de nuit, sont désormais bondées, et il nous faut slalomer entre les SUV, les voitures de luxe et les innombrables camionnettes usées pour nous frayer un chemin hors de la ville tentaculaire.

Le soir même, nous avons prévu de passer une nuit dans un hôtel situé à l’extérieur d’Abu Dhabi. Après avoir récupéré nos clés – non sans stress, car prendre une chambre commune est théoriquement interdit pour les couples non mariés, bien que la pratique dans les hôtels de cette envergure soit heureusement tolérée pour les étrangers – nous achetons de quoi nous faire un repas correct le soir, et allons nous reposer brièvement.

En fin de journée, nous nous dirigeons vers la Grande Mosquée, que nous voulons admirer au soleil couchant. Mais alors que nous approchons d’un parking, on nous fait signe de prendre un autre itinéraire, et nous finissons malgré nous dans l’immense parking souterrain situé sous la mosquée elle-même. En voulant en sortir à pied, il s’avère que nous ne pouvons accéder aux parcs extérieurs, et nous nous retrouvons par hasard à l’intérieur même du lieu de culte. Les couleurs du couchant soulignent le marbre blanc qui recouvre l’édifice.

Nous y découvrons cette fois des records plus insolites : le plus grand tapis et le plus grand lustre au monde… Les dimensions des salles et des cours ne sont pas en reste. Malheureusement et sans surprise, un flot de touristes se presse avec nous le long de l’itinéraire autorisé, alors nous ne nous attardons pas et laissons derrière nous les ornements travaillés qui tentent de faire oublier que la mosquée n’a en réalité été terminée qu’en 2007.

Nous regagnons nos chambres à l’hôtel, cuisinons un dernier repas vaguement élaboré et, enfin, trouvons le sommeil après plus de quarante-cinq heures d’éveil ininterrompu. Ce sera notre dernière nuit dans un lit avant plus d’une semaine.

• 20 décembre | Jour 3

Avant le lever du soleil, nous rendons les clés et prenons enfin la route vers le sud, en mettant le cap dans un premier temps sur la région de Liwa, secteur le plus célèbre du désert émirati. Au nord et à l’ouest, des nuages légèrement instables subsistent timidement. Nous sortons de la zone péri-urbaine d’Abu Dhabi et prenons la Hameem Highway droit vers le sud.

Aux abords de la ville, le désert est encore un horizon de sable plat et infini, traversé par de nombreuses pistes empruntées par des dizaines de camions. Quand ces derniers ou de vieux pick-up croulants roulent sur notre highway, ils restent continuellement sur la bande d’arrêt d’urgence pour ne pas “gêner” les voitures qui filent à quatre fois leur vitesse, habitude surréaliste qui dénote des règles implicites qui régissent les routes du pays. Quelques dizaines de kilomètres plus loin, un grand panneau attire notre attention : “Worksman Residence”. C’est d’ici que vont et viennent les bus de travailleurs, maintenus isolés dans un gigantesque camp à l’écart de la ville… Un peu plus loin, une odeur de plastique brûlé nous surprend, et nous ne tardons pas en en comprendre la provenance en voyant surgir dans une descente une immense décharge de pneus à ciel ouvert, manifestement brûlés au fur et à mesure… Mais l’amertume de ces visions consternantes laisse tant bien que mal place aux premières dunes.

En quelques kilomètres, nous nous retrouvons cernés d’infinies vagues de sable aussi loin que porte notre vue. Le Rub Al-Khali se dévoile enfin. J’imagine avec peine le défi pratiquement impensable que devait être sa traversée, aujourd’hui presque impossible compte tenu des régions par lesquelles il faudrait passer et des frontières closes. Plus d’une heure plus tard, les dunes s’étalent toujours à perte de vue, et deux heures après notre départ, celles-ci gagnent soudain en altitude face à nous : nous arrivons dans l’oasis de Liwa.

Après une courte halte, nous entrons au cœur des palmeraies qui encerclent en un croissant d’une centaine de kilomètres la région des hautes dunes du sud. Nous longeons celles-ci en direction de l’ouest, et finissons par repérer sur le satellite la première piste en sable que nous devons emprunter afin d’aller repérer une zone potentiellement idéale pour l’éclipse. Après quelques hésitations sur le chemin à prendre, nous débouchons enfin en plein désert.

Un quart d’heure plus tard, notre progression est brutalement interrompue : une barrière ferme la piste qui continue ensuite dans des champs pétrolifères. Nous faisons demi-tour et nous dirigeons vers de nouveaux secteurs. Nous contemplons ce décor qui va nous être familier pendant une semaine.

Un peu plus loin, des silhouettes attirent notre attention, au milieu de la piste. Les premiers chameaux du voyage – plus précisément des dromadaires, qui sont en réalité une espèce de chameaux à part entière. Nous faisons une brève halte pour voir de plus près ces animaux débonnaires et curieux.

Nous remettons le cap à l’est sur la route de Liwa avant de bifurquer de nouveau plein sud, cette fois sur une autre route bitumée, traversant de grands replats entre de hautes murailles de dunes oranges. Parfois, dans les cuvettes arides au pied de ces dernières, quelques arbres se dressent au milieu du sable comme de lointains mirages.

Nous poursuivons vers le sud sur une route balayée par des rafales de sable en direction d’un secteur potentiellement intéressant.

À midi passé, nous nous arrêtons au pied des dunes et installons le réchaud pour faire chauffer notre premier repas. Nous observons les détails du désert dont nous apprivoisons peu à peu le contact. Au sol, de petites roses des sables affleurent à la surface du sable. Dans les combes légèrement ombragées, quelques buissons bravent la sécheresse, attirant vers eux de nombreux animaux à en juger par la profusion de traces qui les entoure.

À 13 h, nous nous équipons pour notre première marche au cœur des dunes et commençons l’ascension sur le flanc de l’une d’elles. Une dizaine de minutes plus tard, nous perdons la route de vue et ne subsistent nulles traces humaines autres que celles de nos pas. Nous grimpons jusqu’au sommet d’une petite crête en surplomb. En y parvenant, j’ai presque le souffle coupé devant cette vision. C’est un océan de sable qui se dévoile, une masse infinie de vagues figées et titanesques, une surface aux subtiles textures et nuances de couleurs chaudes, découpée par une lumière filtrée par les nuages qui défilent dans le vent. Ses rafales projettent sur les arêtes des dunes des milliers de ces grains qui composent le désert, recouvrant nos pas et fouettant nos chevilles. Nous ne pouvons que contempler.

Parfois, à l’abri d’un creux, une fraction de cette infinité de strates accumulées au fil des millénaires se découvre à nos yeux.

Nous passons une heure à explorer les environs, découvrant la surprenante dureté du sable dans lequel nous pensions nous enfoncer constamment. En réalité, nous marchons souvent presque sans traverser sa surface, ne nous enfonçant réellement que dans les pentes inclinées. Nous finissons, rassasiés de dunes, par reprendre le chemin du retour. Ici et là nous croisons de minuscules pousses de buissons naissants, dont les graines devaient attendre depuis longtemps les rares pluies qui ont précédé notre arrivée dans le pays.

Une fois de retour au 4×4, nous décidons de poursuivre cette route jusqu’au bout. Quand nous y arrivons, nous comprenons rapidement qu’aller plus loin n’est pas une option : des militaires lourdement armés ainsi qu’une Jeep surmontée d’une mitrailleuse nous barrent la route et nous jettent des regards hostiles. Nous leur faisons signe que nous faisons demi-tour – sans demander notre reste – et décampons. Ce qu’ils protègent, c’est une gigantesque usine d’extraction de sulfure d’hydrogène, cachée dans le désert.

Nous nous dirigeons donc de nouveau vers l’oasis de Liwa, et explorons brièvement un autre secteur avant d’y retourner. En fin d’après-midi, nous avons regagné la route principale et roulons vers l’est quand j’aperçois une petite piste partant dans les dunes en direction d’un village. Nous décidons de voir où elle mène, et après avoir passé plusieurs “bancs de sable” en travers du chemin, nous nous arrêtons au sommet d’une côte où la vue s’ouvre vers le sud. La lumière de cette journée qui s’achève et la présence de nuages légèrement convectifs magnifient le grand erg qui nous fait face. Nous prenons peu à peu la mesure de l’immensité du désert d’Arabie.

Après avoir repris la piste, nous laissons à notre gauche un petit village aux abords duquel une antilope grappille les rares touffes d’herbe qu’elle peut trouver. Nous continuons vers la droite, dépassant l’élevage de dromadaires d’un berger isolé – ce qui, ici, est un pléonasme – et arrivons finalement dans une petite vallée encerclée par de hauts massifs de dunes. Une nouvelle fois, chacun part explorer les environs de son côté.

Une demi-heure plus tard, je propose d’avancer la voiture, restée garée à l’entrée de la combe qui prolonge la vallée, pour bivouaquer sur place. Le vallon, légèrement en contrebas, a l’avantage d’être parfaitement abrité, et de surcroît entouré de secteurs hautement photogéniques. Mais un petit obstacle nous fait hésiter : une descente abrupte dans le sable, dont nous ne savons pas si nous pourrons la remonter en sens inverse. Après réflexion, d’autres véhicules ayant manifestement emprunté ce passage, Frédéric y descend le 4×4 pendant que je reste à l’extérieur pour vérifier la trajectoire, qui se déroule finalement sans encombre – nous apprivoisons encore le véhicule et ses capacités, qui ne cesseront de nous étonner tout au long du voyage.

Au bout du vallon, nous nous arrêtons sur une sorte de petit col au pied du plus haut massif, situé au sud, à notre gauche. Il est 17 h, et le soleil amorce son déclin vers l’horizon. Je grimpe à flanc de la petite montagne de dunes pendant que Frédéric descend au départ de la grande vallée que nous dominons, à l’ouest. Les textures et les couleurs du sable sont différentes ici, et des taches rouges s’éparpillent çà et là. À y regarder de plus près, les sables, de différentes compositions, sont disposés différemment, triés par les vents selon leurs densités.

Un peu plus haut, je découvre un étrange creux aux allures de cratère martien. Quelques rochers affleurent de sa surface, et une coulée vermillon recouvre ses parois. Au-dessus de l’horizon le soleil continue sa lente descente, ajoutant à ce décor d’une autre planète une lumière rougissante et diffuse.

Camille m’a rejoint et s’avance sur la crête opposée du « cratère », apparition humaine détonnant avec cet univers primitif et sauvage.

Le vent s’est levé de nouveau, et un soleil rouge et partiellement voilé plane de plus en plus bas sur le champ de dunes.

Le disque solaire disparaît, et les couleurs du crépuscule se propagent peu à peu. Je décide de grimper vers le sommet du massif, alors que la tombée du jour estompe les reliefs.

Après un certain temps, j’approche finalement du sommet, mais y monter serait trop long, et la nuit s’empare rapidement du désert. Alors que je réalise quelques dernières images, le bruit du vent semble se muer en une étrange complainte… Il me faut quelques instants pour prendre conscience de son origine : du village que nous avons passé quelques heures plus tôt émane le lointain écho de l’appel à la prière, comme flottant dans l’air, porté par le vent, enveloppant mystérieusement les dunes. Le temps semble se suspendre tandis que la lumière se retire du ciel.

Quand le chant s’arrête, je reviens à ma réalité : il fait sombre désormais, je me suis laissé surprendre par la tombée de la nuit, plus rapide à mesure que l’on s’approche de l’équateur. Il me faut redescendre le dédale que j’ai grimpé un peu plus tôt. Je slalome dans les combes en suivant tant bien que mal les traces que j’ai laissées, butant parfois contre une remontée que je pensais être plate, la notion des reliefs ayant disparu avec le jour. Tant bien que mal – sans la frontale que j’ai évidemment laissée dans mes affaires – je rejoins finalement la voiture, seul phare dans l’obscurité naissante.

Nous redescendons quelques dizaines de mètres plus bas, dans le creux du vallon, et montons les tentes sous les étoiles. Une fois le bivouac installé, nous faisons chauffer l’eau pour nos repas du soir, échangeant sur nos premières impressions de cette grandiose région de Liwa. L’Adhān résonne une fois encore, harmonie parfaite avec le désert d’Arabie qui nous entoure.

Alors que la nuit noire s’est rapidement installée, je fais quelques pas pour m’éloigner du campement. Le vent est tombé lui aussi, et une poignée d’étoiles filantes de la pluie des Géminides tracent furtivement leurs lignes à l’est. Seules nos lumières artificielles illuminent le désert, projetant nos silhouettes en ombres chinoises sur la paroi qui nous borde.

À la lueur de nos frontales, nous découvrons de nombreuses traces d’antilopes et une étrange araignée blanche sur l’un des pneus du 4×4. Les moindres détails sont désormais un dépaysement, un inconnu exotique auquel nous allons progressivement nous habituer à force d’immersion permanente.

Quand nous gagnons nos tentes, notre ouïe s’exacerbe elle aussi pour capter les sons nouveaux qui nous entourent. Au cœur de la nuit, les cris lointains d’un chacal résonnent dans le silence de la vallée.

21 décembre | Jour 4

La lumière ne cesse de modifier ma perception du désert. À l’aurore, j’émerge de mon duvet et fais quelques pas sur le sable frais, découvrant les mêmes reliefs dans une réalité différente, celle du petit matin. Les courbes et les textures sont lissées, les couleurs sont adoucies. Là encore, selon que mon regard se porte vers le soleil ou à son opposé, deux visions des dunes se distinguent nettement.

Le soleil jaillit de derrière le massif que j’avais grimpé la veille, et le vallon s’illumine lentement. Je découvre des dizaines de traces nouvelles : ongulés, oiseaux, canidés, mammifères divers…

Quand la lumière atteint les tentes, Camille se réveille à son tour et nous déjeunons tous les trois en discutant de la journée qui nous attend. Nous devons quitter Liwa pour rejoindre l’est du pays en passant par le sud, frôlant l’Arabie Saoudite dont nous sommes déjà proches d’une trentaine de kilomètres.

À partir de maintenant c’est à mon tour de prendre le volant, que je garderai jusqu’à la fin du voyage – Frédéric se concentrant sur les cartes pour le guidage. Nous retournons donc vers le passage incliné que nous avions craint la veille, et le grimpons finalement sans encombre. Après avoir quitté les grandes dunes et regagné la route, nous entamons un itinéraire plus sinueux à travers le sud-est de Liwa. Des barrières ferment le désert autour de nous, et après avoir croisé les vestiges d’une ancienne ville fortifiée, nous commençons à voir des panneaux annonçant “Oil Fields” (champs pétrolifères), ce qui n’est pas bon signe. De cette route, nous ne savons presque rien mis à part qu’elle ne figure pas sur toutes les cartes, et qu’elle doit traverser deux checkpoints différents. Nous finissons rapidement par tomber sur l’un deux, au niveau d’une bifurcation. À droite, la route est coupée par du sable et son accès est interdit par un panneau de chantier, et à gauche une barrière ferme les clôtures, le tout défendu par une petite guérite. Cette seconde route traverse les champs de pétroles, et son accès nous est évidemment impossible. Nous échangeons tout de même avec le gardien pour tenter de comprendre pourquoi nous ne pouvons pas prendre la première route, mais il ne peut que nous dire à plusieurs reprises dans un anglais approximatif “This road not to go”. Le message est clair.

Nous voilà donc bloqués, et nous commençons à nous demander si le secteur qui nous intéresse le plus n’est pas purement et simplement verrouillé. Quoi qu’il en soit, nous sommes contraints de faire demi-tour. Le GPS ne nous propose qu’un détour aberrant remontant jusqu’à Abu Dhabi puis Al-Aïn, avant de bifurquer plein sud, le long de la frontière avec l’Oman. Heureusement, en épluchant l’image satellite Frédéric découvre la solution la moins longue – plusieurs heures tout de même. Il nous faut retourner à l’oasis de Liwa, reprendre la Hameem Highway vers le nord, puis bifurquer à l’est sur une longue piste traversant le désert sur près de quarante kilomètres, avant de récupérer une longue route bitumée jusqu’à une minuscule ville, Al Qua’a, d’où, enfin, nous n’aurons plus qu’à filer au sud en longeant l’Oman.

Il ne faut pas traîner pour ne pas perdre davantage que la demi-journée que nous coûte ce détour. Nous traçons plein nord, et vers 11 h 15, nous atteignons l’embranchement avec la piste partant à l’est. Nous jaugeons son état, mais celle-ci semble assez large et fréquentable, finalement une véritable petite highway de sable – quoi que nous n’y croiserons pas plus de deux véhicules en tout. Nous nous engouffrons à travers une région plus plate du désert, où de minuscules dunes ondulent tranquillement à perte de vue. Quelques minutes après, nous faisons une courte halte dans ce cadre nouveau, sous un soleil de plomb. Ici, pas l’ombre d’une clôture pour entraver le désert.

La piste étant bien tassée, la conduite est sereine, et nous pouvons rouler assez vite. Une heure plus tard, les roues agrippent de nouveau l’asphalte, et nous nous arrêtons un peu plus loin pour manger en bord de route. Vision surprenante : de rares arbres réussissent à survivre entre les dunes qui nous entourent.

Encore une heure de route plus tard, et nous atteignons la petite ville d’Al Qua’a, la seule au milieu d’une bande de 200 km entre Al-Aïn et la frontière de l’Arabie Saoudite – à la limite sud des Émirats. À quelques kilomètres voire quelques centaines de mètres à peine plus à l’est, la frontière de l’Oman ferme la région. Quand nous arrivons au village, un panneau indique le passage du tropique du Cancer. Sans le savoir, nous l’avions déjà dépassé à Liwa, et une nouvelle fois nous basculons au sud de son invisible démarcation.

Le secteur qui nous intéresse est une région du Rub Al-Khali émirati que les rares cartes disponibles nomment “Al Manadir”. Une frange d’une centaine de kilomètres de long située entre Al Qua’a au nord et l’Arabie Saoudite au sud, et d’une trentaine de kilomètres de large entre une grande plaine de sable à l’ouest et l’Oman à l’est. Sa topographie est singulière : d’ouest en est s’y succèdent de longues bandes de hautes dunes entrecoupées de vallées plates dans lesquelles nous espérons pouvoir circuler, nous facilitant ainsi l’approche des zones les plus intéressantes.

Nous continuons notre avancée vers le sud, ne croisant plus que des panneaux écrits en Arabe – signe attestant du néant touristique total qu’est cette région du pays. Nous dépassons plusieurs vallées partant à droite, et nous retrouvons alors face à celle que nous devons explorer. Une barrière ferme son entrée, mais cette fois-ci elle ne sert qu’à éviter que les dromadaires s’échappent, et s’ouvre automatiquement quand nous en approchons. Nous pénétrons dans la vallée, ponctuée pour l’instant de dizaines de minuscules fermes, et je me dirige instinctivement vers ce qui se rapproche le plus d’une piste – à vrai dire une succession de traces ayant creusé le terrain au fil des ans. Frédéric me guide de traces en traces grâce au satellite, et nous nous arrêtons une dizaine de kilomètres plus loin, en bordure de la chaîne de dunes qui ferme la vallée au nord.

Vue satellite de la vallée ainsi que de nos différents trajets.

Nous marchons en direction d’immenses dunes rouges. Une carcasse de chameau indique l’entrée du dédale qui serpente entre les hauts sommets de sable, dans lequel nos pieds s’enfoncent légèrement cette fois-ci. Camille et moi explorons un secteur d’où s’élève une dune en “Z”, plus haute que toutes les autres.

Nous suivons de curieuses traces au sol. De longs doigts crochus formant d’étranges petites mains, avec au centre la traînée de ce qui doit être une queue. Manifestement un lézard. Nous décidons de nous lancer à sa recherche. Sa trace serpente dans les creux et s’enroule autour des touffes d’herbes et branches mortes. Parfois, elle donne sur de minuscules cavités vraisemblablement creusées pour trouver la fraîcheur du sol, mais celles-ci sont toujours vides. Nous finissons par revenir sur nos pas en direction du 4×4, et découvrons à quel point l’animal est meilleur traqueur que nous : ses traces recouvrent désormais les nôtres. Nous ne sommes manifestement pas prêts de mettre la main dessus, et continuons de longer les parois ombragées jusqu’à la sortie du massif.

Le 4×4 est garé à proximité d’une petite ferme isolée. Un chameau, une cahute, des enclos sommaires. Je peine à imaginer la vie ici, dans un environnement dénué de presque tout ce qui la rend théoriquement possible.

Frédéric revient de son propre repérage, et nous reprenons notre exploration de la grande vallée, que nous traversons désormais en hors piste. Il y a quelque chose de jouissif à rouler librement au beau milieu d’une telle immensité ; mais je dois rester concentré, les creux et les bosses n’étant pas rares et mettant à rude épreuve les amortisseurs du véhicule quand on les heurte à grande vitesse – sans mentionner le fait qu’à l’arrière, Camille a une expérience moins amusante de ces chocs quand ils se produisent, le matériel entassé s’envolant parfois un peu trop haut…

Les fermes à chameaux se font de plus en plus rares à mesure que nous nous enfonçons dans la vallée. Nous traversons une première barrière de petites dunes via une trace particulièrement sinueuse, slalomant pendant quelques minutes avant de déboucher de nouveau dans la plaine. Deux kilomètres plus loin, une nouvelle bande de reliefs de quelques mètres de haut nous impose un rallye en zigzag donnant cette fois sur un fragment de vallée de trois kilomètres de long sur un kilomètre et demi de large.

Nous nous arrêtons le long de l’un des massifs qui coupent ce secteur, et marchons au sommet d’une crête le ceinturant pour contempler le panorama qui s’offre à l’est.

Alors que nous remontons le vallon vers le nord pour trouver un passage nous permettant de continuer à l’ouest, nous passons quelques rubans de sable d’un à deux mètres de haut et longeons ce qui s’avérera être la toute dernière ferme – la plus isolée.

Au pied de la haute muraille nord, nous virons de nouveau plein ouest, et suivons la piste qui nous permettra de passer cet ultime obstacle. Je dois slalomer sur l’échine aplatie des dunes, parfois à flanc d’un dévers vaguement inquiétant ; mais le 4×4 possède un mode spécial pour le sable, et se débrouille sans encombre dans ce dernier passage scabreux.

Soudain, le passage se termine et nous touchons de nouveau la croûte de gypse sablonneux qui constitue le sol de la plaine. Nous émergeons dans ce que je nommerais dans mes notes la “Vallée Cachée” : une plaine immense, encerclée au nord et au sud par des forteresses de sable, fermée à l’ouest et à l’est par des massifs plus modestes tels que celui que nous venons de franchir.

Dans la lumière dorée de la fin d’après-midi, nous traversons cette étendue en ligne droite, roulant à vue jusqu’à un îlot de petites dunes situé en son centre. La route – si l’on peut dire – s’arrête finalement ici pour cette deuxième journée d’exploration. Je coupe le contact, et nous sortons découvrir l’espace qui nous entoure.

Je prends ici un peu plus conscience de l’ampleur sauvage du Rub Al-Khali. Le “Grand Quart Vide”, 650.000 km² de sable ininterrompu au cœur du désert d’Arabie, 2.330.000 km² de terres arides. Des températures excédant 55°c au plus fort de l’été, l’eau elle même atteignant parfois 38°c dans le Golfe Persique – un record, là aussi. Un écosystème ne comportant pas plus d’une vingtaine d’espèces végétales, et guère plus d’espèces animales – que l’on ne croise presque jamais malgré l’omniprésence de leurs traces. Ne subsistent ici que les légendes de cités perdues, de peuples oubliés.

Je marche sur les petites dunes l’esprit aux aguets et les sens à l’affût, sentant sous mes pieds les textures nouvelles d’un sable différent, cette fois semblables par endroits à une sorte de pâte à modeler friable. Tandis que je contemple ce paysage, les ombres s’étirent et les couleurs s’intensifient.

Une fois que le soleil a basculé sous l’horizon, les couleurs changent de nouveau. Elles gagnent en nuances à mesure que le crépuscule s’empare du ciel, réfléchissant sur le sable une lueur de plus en plus saturée, et après s’être lissés pendant un temps, les moindres reliefs s’exacerbent avant la nuit.

Comment ne pas prendre la mesure de l’isolement ? Il est ici total : géographique, culturel, démographique… Nous sommes à 5500 kilomètres de chez nous, à 4 h de route de la première ville et des dizaines de kilomètres du village le plus proche ; dans un pays qui nous est inconnu, où chaque détail peut être une découverte. Directement autour de nous, il n’y a rien d’autre que les mille sculptures du sable, qu’elles rasent le sol où dépassent les 300 mètres au-dessus de la plaine.

Frédéric étant toujours dehors, je lui fais signe que nous déplaçons la voiture de l’autre côté du petit îlot de dunes formant une sorte de croissant, pour aller nous abriter dans son creux, entre de petits bancs de sable.

Nous installons le bivouac : tentes, tapis, lumières, réchaud, nourriture, eau… J’aime ces ambiances de campements sauvages, petits oasis confortables dans l’obscurité nocturne et la vacuité impitoyable du désert. Alors que nous mangeons, le vent s’est levé et hulule étrangement sur les petites crêtes qui nous protègent.

La voie lactée scintille dans une atmosphère embrumée par le sable que soufflent les rafales. Je marche au hasard à l’écart du camp, fasciné par la lumière zodiacale qui illumine l’ouest, et découvre un nouveau squelette gisant en silence dans la nuit.

“Le désert est un endroit fracassé où vivent le vent, le sable et les étoiles. Rien d’autre n’y est le bienvenu.”

Jamal Mahjoub, La Navigation du Faiseur de Pluie

Nous trouvons le sommeil dans l’obscurité du désert, bercés par les ondulations des toiles de nos tentes. Hormis le sifflement du vent, le silence est total. Demain, notre exploration se poursuivra ; et dans quelques jours, nous contemplerons un croissant solaire se lever sur l’horizon.


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Si haut, l’univers familier de notre quotidien n’est plus qu’une fade réminiscence. Le temps s’efface comme la verticalité des montagnes s’étire, immensément. L’onde sourde du tonnerre plonge lentement au cœur de la roche, soulignée par un silence roi. Les couleurs s’estompent alors que des lueurs diaphanes traversent l’éther bleu baignant les silhouettes colossales des sommets lointains. L’esprit, peu à peu enveloppé dans ce sanctuaire primitif, se dissout à mesure que s’assombrissent les cathédrales des cimes.


Foudre en altitude. Voilà comment je pourrais résumer le plus simplement la quête perpétuelle qui m’anime chaque été depuis maintenant trois ans. Trois mots qui définissent la rencontre de deux fascinations : d’un côté, les orages et la foudre, obsession née il y a près de quatorze ans déjà ; et de l’autre, la haute montagne et ses atmosphères irréelles, qui constituent mon sujet de prédilection pour plusieurs séries, dont “Terres Perdues”, que je définis comme mon travail principal. Et c’est justement cette dernière que je cherche à enrichir et à faire évoluer par le biais de cette nouvelle quête, à tel point qu’elle devrait à terme gagner un second volet, “Nocturne”.

Ce volet, c’est à mon retour du Canada fin 2016, et donc au cours de la saison 2017, qu’il débuta réellement. L’idée n’était certainement pas de partir en quête de sensationnel ou d’un quelconque challenge – bien qu’il s’avère que c’en soit un. Non, le but était de poursuivre la série dans une lignée logique, de la nourrir des atmosphères les plus tourmentées que je connaisse. La tâche était évidemment des plus ardue : l’anticipation des conditions climatiques en milieu montagnard étant déjà complexe à la base, et la “traque” orageuse en elle-même n’étant pas en reste sur cet aspect ; associer les deux m’assurait une bonne dose d’arrachage de cheveux, mais aussi des moments hors du temps, des visions aussi dantesques que mémorables et, à force de persévérance, la réalisation de photographies fantasmées depuis longtemps.


J’ai, plein la tête et l’âme, des germes de visions qui passent et se laissent percevoir, mais ne font que passer. Or il faut les incarner complètement, et cela se produit à l’improviste […] Ce n’est qu’ensuite, une fois que le cœur a reçu l’image dans sa plénitude, que l’on peut passer à l’exécution.

Fiodor Dostoïevski


Le récit contenant de temps en temps un vocabulaire propre à la météorologie et aux orages, un lexique est disponible ici : Lexique | Récit : Les Cimes Noires.


• 10 mai 2019

Avant de gagner la haute altitude, il me faut évoquer les prémices de cette saison. Chaque année, les premières sorties “classiques” sous les orages – c’est à dire en plaine et en voiture – se font aux alentours d’avril. Mais les instabilités plus puissantes se manifestent généralement à partir du début du mois de mai, et 2019 n’y fit pas exception.

Alors qu’une poignée de jours plus tôt je chaussais les crampons dans les montagnes enneigées de l’Ariège, voilà que se profile en plaine la première dégradation orageuse intéressante de l’année. Une situation qui me conduit dans le Volvestre, petit terroir vallonné à cheval entre le centre de la Haute-Garonne et le nord de l’Ariège, dans l’après-midi du 10 mai. En fin de journée, après quelques péripéties et les premières observations électriques de la saison, je m’arrête le long d’une minuscule route perchée sur une colline, face au sud. La cellule que j’ai rattrapé et dont j’attendais le passage me frôle de près, si bien que je dois la photographier depuis l’intérieur de la voiture. Par la fenêtre mi-ouverte, la pluie inonde progressivement le côté passager alors que j’attends que la foudre frappe dans mon cadre… Et soudain le détecteur émet son “bip” caractéristique : un impact vient de s’abattre sur des arbres situés à quelques centaines de mètres.

La cellule s’évacue doucement, le calme revient. L’atmosphère humide commence alors à prendre les couleurs du couchant, et c’est un spectacle rare auquel je me prépare à assister. Arc-en-ciel, mammatus, nuages post-orageux déchiquetés ; la lumière est sculptée, diffractée, reflétée tout autour de moi sur les collines verdoyantes aux faux-airs de Toscane.

Ainsi débutait – dans la plaine bordant les Pyrénées – ce qui allait être ma meilleure saison jusqu’alors dans ma quête des orages d’altitude.


• 2 – 5 juin 2019

Dimanche 2 juin. Je quitte Toulouse en milieu d’après-midi, alors qu’un soleil de plomb écrase la plaine dans l’une des premières vagues de chaleur d’un été qui en connaîtra bien d’autres – dépassant même, en de nombreux endroits, les records répertoriés jusque là. De cette chaleur, et de sa rencontre avec des masses d’air plus froides, vont naître les premiers orages d’altitude de la saison.

La neige printanière étant peu praticable sans un bon regel nocturne – et de surcroît particulièrement instable ces derniers jours – je ne peux accéder à mes abris de prédilection, et me cantonne donc majoritairement aux lieux les plus accessibles.

Pour cette première soirée, je mets le cap vers Gavarnie. Sur la route, depuis le fond de la vallée, je vois bouillonner les premiers congestus, massifs… Arrivé au village, je poursuis jusqu’à un col situé 1000 mètres plus haut, d’où j’accéderais à un petit sommet sur lequel j’avais bivouaqué il y a presque un an jour pour jour. En comparaison à cette précédente année, les conditions sont largement plus estivales, et le déficit de neige de l’hiver se ressent nettement. J’ai souvenir, début juin 2018, de l’un des bivouacs les plus mouvementés que j’ai pu connaître, avec des rafales glaciales excédant les 100 km/h, des températures négatives la nuit, et de larges névés tout autour du sommet décapé par le vent. Mais aujourd’hui, il fait près de 20°c sans la moindre brise, et on ne trouve la neige que nettement plus haut en face nord.

Je mentirais si je disais que ces conditions ne sont pas un peu jouissives, quoi qu’anormales et préoccupantes. En une quinzaine de minutes de marche à peine, je pose mon matériel sur le petit sommet. La lumière est aussi douce que l’air, en cette fin de journée pré-estivale. La convection s’intensifie, à l’est, se régénérant à mesure que les silhouettes des cumulonimbus s’étalent et que les premiers grondements résonnent.

Les premières cellules prennent de l’ampleur, s’éloignant doucement. À l’opposé, le soleil se perd peu à peu derrière les crêtes. De lointains mammatus s’illuminent sous les enclumes d’un orage.

L’heure bleue s’installe doucement. Enfin, ce que j’attendais s’amorce : une nouvelle convection explose au nord, puissante, comme en attestent les pileus – de fins voiles se condensant au-dessus des courants ascendants – qui viennent coiffer le sommet du cumulonimbus naissant.

En quelques minutes, il perce la tropopause et s’étale. Mais étrangement, quelque chose manque : pas un flash, pas un grondement, même diffus. Je commence à désespérer, le placement est parfait, le crépuscule magnifie l’impressionnante colonne bouillonnante qui s’élève inlassablement… Mais les premiers internuageux font finalement leur apparition. Et soudain…

Alors que la cellule s’éloigne et perd peu à peu en intensité, des bases élevées plus proches commencent à manifester une activité électrique dans les couleurs crépusculaires, soulignées par les silhouettes des cimes.

La saison des orages de haute montagne s’ouvre ainsi, relativement plus tôt que les années précédentes. Le lundi suivant, aucune instabilité notable n’est attendue, et c’est sur le mardi que je mise tout, dans les Pyrénées-Atlantiques. Je fais donc route jusqu’à Pau, où je passe la journée et la nuit chez un ami.

• 4 juin 2019

Tôt le matin, je reprends la route. Ma “cible” du jour se trouve proche de la limite entre les Pyrénées-Atlantiques et les Hautes-Pyrénées. J’y arrive en fin de matinée, après m’être attardé à Laruns, petite ville située au pied de deux cols, dont celui où je viens de m’arrêter – l’autre se situant plus haut, à la frontière franco-espagnole. Je repère les lieux : de superbes sommets karstiques se hissent du sud jusqu’à l’ouest. Un but vient de naître pour cette saison : y voir tomber la foudre.

Le soleil grimpe vers son zénith, faisant fondre les plaques de neige résiduelle sur l’impressionnante face nord du pic de Ger.

Au fil des heures, je scrute les bancs d’altocumulus pré-orageux qui s’amènent doucement de l’ouest. Mais alors que l’après-midi passe, une forte évaporation émane du fond des vallées : peu à peu, une épaisse mer de nuages se constitue, se densifie, et finit par m’envelopper. Je reprend la voiture et monte un peu plus haut pour tenter d’aller voir aux alentours dans une soupe opaque impossible à percer – probablement le brouillard le plus dense qu’il m’ait été donné de voir – mais rien à faire, la brume a tout englouti. Alors que la journée touche bientôt à sa fin et que la convection semble prendre côté espagnol, je ne tergiverse pas trop longtemps : ma seule alternative est de foncer vers la frontière. Vérifiant sur les webcams du col visé, je constate que le ciel y semble encore dégagé. Sans perdre une seconde, je redescend dans le brouillard et bifurque plein sud pour entamer la longue montée vers l’Espagne.

Enfin, aux alentours de 20 h, après moins d’une heure de route, j’atteins la limite de la mer de nuages et émerge au col. Je le connais déjà bien, mais n’y ai encore jamais photographié d’orage. J’effectue donc un repérage précis de chaque point de vue potentiel au sud de la frontière, et attends… Les orientations y sont moins adaptées, mais le positionnement reste idéal.

La journée s’achève alors que la brume arrive aux portes du col…

Finalement, vers 22 h, une cellule pluvieuse assez peu active se manifeste côté espagnol.

Une masse informe de bruine grisâtre recouvre alors le massif, et une activité anarchique me fait manquer un bel impact et quelques internuageux un peu plus lointains. Finalement, la masse s’évacue vers le nord-est, et je scrute sur le radar une toute petite cellule qui ne paie pas de mine, mais qui pourrait devenir intéressante et semble correspondre à mes prévisions initiales. Le temps passe lentement, le potentiel est censé se maintenir jusqu’à une heure du matin, mais je commence alors à douter de mon choix, et de l’espoir porté sur cette minuscule cellule… La frustration s’installe, accentuée par la fatigue et les péripéties causées par le brouillard, épée de Damoclès qui tente encore et encore de passer au-dessus de la crête frontière et de me noyer avec lui, ce qui anéantirait définitivement mes chances.

Mais soudain, peu avant minuit, des flashs tranchent la nuit noire, au sud. D’abord rares, puis de plus en plus fréquents et proches. Je remonte côté français pour voir si l’horizon y est mieux orienté, mais la brume recouvre tout. D’intenses flashs illuminent les nuages et la cime du pic d’Ossau qui en dépasse, suivis de grondements lourds et menaçants…

Je fonce de nouveau au sud de la frontière, me gare sur l’un des points de vue repérés plus tôt, tire le frein à main et déplie le trépied aussi sec. Un impact tombe derrière les sommets le temps que je m’escrime à installer mon matériel. Enfin, tout est prêt. Et là, mon entêtement finit par payer.

Un triple impact ramifié déchire les cimes, deux autres lui succèdent sur la pose suivante, et enfin, un dernier frappe plus proche, m’aveuglant quelques secondes, alors que la pluie commence à m’atteindre.

Il est temps de me barricader dans la voiture. La pluie se fait diluvienne, et j’ai beau tenter de cadrer par la fenêtre, le vent est trop fort, et je suis sous la cellule. La montagne résonne, le sol semblerait presque trembler. Les persistances rétiniennes sont encore imprimées sur mon champ de vision alors que j’observe le maelström de brume, d’eau et de lumière se noyer à l’est et s’éteindre peu à peu…

Ce genre d’images, je les attendais depuis plusieurs années. Plusieurs années à tâtonner, à réapprendre, à analyser chaque situation a posteriori. Alors quand, à 23 h 37, s’abat ce déluge de foudre face à moi, il est facile d’imaginer dans quel état je me trouvais, beuglant à en couvrir le tonnerre.

Quelques grondements se feront entendre plus tard, à l’aurore, ainsi qu’en matinée. Mais malgré mon réveil à chaque occurrence, rien ne daignera en sortir cette fois-ci.

À 9 h, le ciel atteste encore de la tourmente qui a sévit au cours de la nuit.

Après une courte nuit, vers 11 h, il est temps d’entamer la route du retour. C’est la fin de cette première situation orageuse – qui sera loin d’être la dernière. Alors que je redescends le col, de larges flocons de neige sont charriés par le vent avant d’aller fondre sur le bitume, témoignant de la brutale baisse des températures ayant succédé à cette nuit pluvieuse.


• 14 & 15 juin 2019

Galvanisé par les nuits intenses vécues 10 jours plus tôt, j’envisage, le vendredi 14 juin, de partir dans la région des grands canyons pyrénéens, en Espagne. Mais le jour même, les modèles sont hésitants – et par ricochet, moi aussi. Celui que j’estime comme le plus fiable voit une salve nocturne très prometteuse arriver tardivement sur cette région, mais tous les autres restent muets. La journée passe, et je change plusieurs fois d’avis. Ma décision est finalement négative : je ne pars pas. Et puis vers 19 h, voyant l’animation satellite montrer une configuration encourageante au sud, je fais mon sac sur une intuition et entame les 3 h 30 de route qui m’attendent. Les orages sont censés se former peu après minuit…

Côté français, le ciel est grisâtre, maussade. En arrivant dans les Hautes-Pyrénées, un brouillard à couper au couteau enveloppe les vallées, accompagné d’une pluie fine. En grimpant vers le tunnel de Bielsa, je finis par percer le sommet des stratus. Alors que j’attends seul, baigné dans la lueur rouge du feu qui régule la traversée du tunnel, j’observe de petits nuages convectifs s’effilocher au dessus de la crête frontière. L’ambiance est paisible, et j’ai un bon sentiment pour la suite. Le feu passe au vert, je m’enfonce dans le tunnel et en ressors quelques kilomètres plus loin sous un ciel dégagé, ponctué de quelques cumulus et illuminé par une lune presque pleine. Je redescends les lacets de la profonde vallée de Bielsa, et un peu plus tard, vers 23 h 30, je parviens à ma destination.

La température est étonnamment douce, je ne suis pas encore habitué à l’été qui s’installe déjà depuis quelques semaines jusqu’en altitude. Pour l’instant, le calme règne.

Le ciel se charge de congestus au-dessus du massif du Mont Perdu, puis tout autour de moi. Et peu après minuit : bingo. Les premiers flashs éclairent l’ouest. Une ligne de convection s’installe rapidement, tranchée par la lumière lunaire.

Vers 0 h 40, les premiers internuageux, déjà foisonnants, déchirent l’horizon au delà des collines. L’électricité semble omniprésente dans l’atmosphère, et ne demande qu’à sortir…

La première cellule me gagne. Je redescends jusqu’à mon point de vue, face aux canyons. À 1 h du matin, je m’installe tant bien que mal à l’abri, et l’orage arrive sur moi. Les ambiances sont presque inquiétantes autour des cimes.

La pluie s’évacue peu à peu alors qu’une nouvelle cellule, très légèrement plus à l’est, s’approche doucement…

Là, au dessus des gorges qui s’étendent vers le nord-est, un véritable déchaînement frénétique se déploie durant près d’un quart d’heure. Rarement j’aurais vu un tel grouillement d’éclairs internuageux et de foudre mêlés se déployer face à moi. Les falaises calcaires reflètent une lumière bleue violacée alors que les silhouettes découpées des reliefs se figent, comme aussi stupéfaites que moi. Le tonnerre résonne en continu.

Doucement, l’orage s’évacue vers les sommets entourant le Mont Perdu, avant de s’éteindre peu à peu au delà du versant français. Enfin, une dernière ligne perdure à l’est, plus lointaine, avant de disparaître également vers 2 h 45.

Une nouvelle fois, j’aurais finalement bien fait de suivre mon intuition, il s’en est fallu d’un cheveux pour que je manque cette déferlante nocturne.

Au matin, après une très courte nuit, l’aube post-orageuse fait naître des brumes et des jeux de clair-obscur dans la vallée. Un spectacle qui va devenir familier au cours de l’été…


• 19 – 21 juin 2019.

Cette nouvelle configuration se révèle être très sensiblement la même que la précédente, à tel point que je termine exactement au même endroit, le mercredi 19 juin, pour y passer deux nuits.

Arrivé dans la soirée, je contemple le soleil se coucher, puis la lune se lever. Les heures passent et les ombres défilent sur les parois du canyon. Un peu avant 1 h, une petite cellule se manifeste au sud… Quelques flashs, de discrets internuageux, et puis plus rien. Cette première nuit, le potentiel reste trop faible.

  • 20 juin 2019

Au matin, le plafond nuageux est animé de vagues d’asperatus au-dessus du canyon.

La journée s’écoule lentement, et vers 18 h 30, je décide de partir un plus à l’est, à la rencontre d’orages naissants.

Mais là encore, malgré une énergie plus conséquente et une activité soutenue au cœur du nuage, rien de photogénique ne s’en dégage, en dehors de rayons anticrépusculaires tardifs.

Je retourne donc sur mon point de vue initial. Les montagnes se perdent dans un bleu dense, et les premières averses enveloppent le Mont Perdu peu après 22 h.

C’est finalement, entre 23 h 30 et 1 h du matin que des cellules très actives défilent sur le massif. Malheureusement cette fois-ci, l’activité n’est pratiquement qu’intranuageuse. Je devrais encore attendre, pour avoir mon impact de foudre au cœur du canyon.

Malgré cette nuit décevante, l’aube post-orageuse est, comme toujours, superbement embrumée. Je remets le cap sur Toulouse, plus ou moins bredouille, mais en profitant de l’atmosphère encore chargée d’humidité.


• 25 juin 2019 | “Sous la montagne”

À la fin du mois de juin, une première canicule s’étale sur la France. La chaleur intense et une période d’accalmie dans l’instabilité nous poussent à trouver refuge quelques jours dans l’ouest des montagnes, au cœur des Pyrénées-Atlantiques. L’occasion d’explorer de nouveaux types de lieux. En l’occurrence, c’est sous la montagne que nous allons rechercher la fraîcheur, dans un réseau de grottes que nous parcourons sur plusieurs centaines de mètres, dans une obscurité totale.

Ici, les sons de l’eau se dévoilent dans une infinie variété de nuances. Rivières souterraines, gouttes suspendues aux stalactites, cascades tombant de la voûte ; une symphonie réverbérée par les dimensions impressionnantes de la cavité. Cette brève incursion dans un univers qui m’est encore presque inconnu m’évoque Jules Verne, et m’inspire quelques images à l’atmosphère bien éloignée de celles que je côtoie depuis le début de la saison orageuse.

• 1 – 3 Juillet 2019

Cette pause à l’écart des orages est de courte durée. Moins d’une semaine plus tard, me voilà reparti pour quelques jours, de nouveau dans l’ouest de la chaîne.

Quand je parviens au col où, un mois plus tôt, j’assistais à un déluge de foudre peu avant minuit ; mon espoir pour la soirée est plutôt mitigé. Le potentiel n’est pas encore très important, mais parfois des situations timides peuvent émerger les surprises les plus impressionnantes. Pour le moment, je profite de la quiétude d’un crépuscule coloré.

Tandis que la nappe de brume évolue en respirations successives, de lointains flashs apparaissent au sud-ouest. Observation agréable, mais dont il ne résultera rien de plus.

Ces cellules s’éteignent rapidement, et ne subsistent alors que des orages distants, probablement 200 km au nord-ouest, que je distingue par l’ouverture de la vallée d’Ossau d’où remonte doucement le brouillard. Alors que j’explore les environs à la recherche d’un endroit idéal pour passer la nuit, la lisière de la masse de vapeur me frôle périodiquement, sous un ciel étoilé, vierge de toute pollution lumineuse.

  • 2 juillet 2019

Au matin, la brume s’est retirée et le soleil inonde la montagne. Je quitte la fraîcheur de l’altitude pour aller trouver, au sud puis à l’est, la chaleur du piémont espagnol. Une fois n’est pas coutume, je rejoins la région des canyons et trouve au bord d’une rivière une petite plage à l’abri des des falaises, au bord de laquelle je peux attendre la mise en place des premières lignes de convection.

Quand je remonte les gorges en direction des hauteurs, je découvre le fond d’un canyon karstique si profond qu’il est parfois percé de grottes et de cavités ornées de stalactites. Une végétation luxuriante recouvre les alentours de la rivière qui y serpente, et un coup d’œil vers le haut dévoile d’immenses falaises captant la lumière du soir, et dont les sommets culminent à près de 3000 mètres d’altitude. L’ambiance de cet environnement n’est pas sans évoquer certaines régions tropicales d’Asie.

Un peu plus tard, une fois regagnées les hauteurs, je contemple les gorges enveloppées d’une lumière dorée. La route que je viens d’emprunter serpente, insoupçonnée, dans les profondeurs du canyon, bien en-dessous des limites que l’on entrevoit.

Vers 21 h, les premiers congestus éclosent. Mais il manque un ingrédient, et le tonnerre n’arrive pas. Jusqu’à la tombée de la nuit, j’observe de potentielles cellules s’élever de l’horizon nord puis s’affaisser, et seul un lointain cumulonimbus déploie quelques flashs au sud, dans la plaine de Huesca. Une cellule coiffée de pileus née au-dessus du massif des Posets me donne brièvement de l’espoir, mais une fois encore rien n’en résultera, les forçages et l’instabilité faisant défaut.

C’est finalement vers 1 h 30, alors que je comptais dormir, qu’apparaît dans la nuit une cellule timide, sous les étoiles.

Mais elle s’éteint elle aussi rapidement, et la nuit s’écoule sans autre perturbation.

• 3 juillet 2019

La fatigue, les échecs et les kilomètres accumulés commencent à me miner le moral, mais ce jour constitue ma dernière chance d’observer la foudre au cours de ce road trip. Le plan est de se focaliser sur une dégradation orographique diurne classique en milieu d’après-midi, de nouveau dans l’extrême est des Pyrénées-Atlantiques. Je laisse derrière moi des silhouettes familières, et reprends la même route que deux jours auparavant à travers les montagnes jaunies par les genêts en fleurs.

Je me dirige sur une zone qui jusque là se retrouvait systématiquement dans un épais brouillard à chaque situation instable, mais qui semble aujourd’hui à l’abri de cette éventualité. Voilà plus d’un mois que je rêve de voir tomber la foudre sur les imposants sommets karstiques qui y dominent une profonde vallée au sud, immenses falaises aux textures semblables à du bois pétrifié.

J’arrive finalement au col peu après midi. Le ciel est déjà chargé de cumulonimbus grondants sur les crêtes, et je commence à poser mon matériel. Ma cellule de déclenchement (détecteur pour la foudre diurne) étant vieille de dix ans, j’ai dû changer le câble la connectant à l’appareil à plusieurs reprises (la partie fragile étant l’embout). Hors, le dernier changement est très récent, puisqu’il n’a que quelques jours. Mon erreur est d’avoir acheté un câble premier prix, à l’embout manifestement très sensible, comme je vais l’apprendre à mes dépends.

La première cellule orageuse s’évacue, sans avoir daigné foudroyer les cimes. C’est à ce moment là que je me rends compte que le détecteur ne déclenche plus, alors qu’il fonctionnait jusqu’à présent. Je me dis qu’une soudure à dû lâcher malgré mes précautions pour que ça n’arrive pas, et j’ouvre le boitier tant bien que mal avec mon vieux couteau suisse : les soudures sont impeccables. Le problème, je l’identifie rapidement en regardant à l’intérieur de l’embout du câble : les “picots” censés faire la connexion et normalement protégés dans des gaines en plastique sont en roue libre, et deux d’entre eux se sont pliées inexplicablement… Quoi qu’il en soit il est impossible d’y remédier.

Mon moral déjà bas ne s’arrange pas, et j’ai deux options : soit trouver une solution, soit rentrer chez moi pour ne pas assister à ce que je pourrais manquer… Hors de question de rentrer. Je tente donc quelque chose : sacrifier ma télécommande filaire pour relier son embout au câble du détecteur. Preuve de la différence de qualité, ma vieille télécommande date de 2009 et est toujours intacte. Je coupe les deux câbles, dénude la gaine plastique et identifie les fils en démontant la télécommande. Évidemment, ils n’ont pas la même couleur que les anciens. Je fais donc les équivalences avec ceux du détecteur, dénude les minuscules fils non sans difficulté avec mon affreux couteau émoussé qui arrache le cuivre en même temps que le plastique ; mais finis par y parvenir. Je relie les fils en les entortillant et les isole avec du scotch afin qu’ils ne court-circuitent pas le dispositif. J’enroule le tout avec la languette adhésive d’un paquet de mouchoir, et le solidifie avec un bout de ficelle qui traînait. Le résultat de ce bricolage improvisé avec le « matériel » disponible est terriblement moche, mais fonctionne parfaitement ! Et heureusement, car avec le temps qu’il m’a pris, une nouvelle cellule commence à tonner au delà des sommets que je convoite…

Aussitôt le montage fini, je file donc me placer à un point de vue adapté, installe le matériel et allume le détecteur.

La scène est magnifique, et j’en fais quelques images telles quelles tant le ciel noir qui enveloppe peu à peu la montagne et la subtile lumière qui souligne ses falaises sont à eux seuls suffisants pour constituer une photographie intéressante. C’est justement la condition essentielle pour ce que je veux faire avec les orages d’altitude : des images qui marcheraient dans l’absolu même sans foudre en terme de composition pure – bien que paradoxalement celle-ci soit évidemment pensée pour lui laisser de la place, et en faire le sujet principal.

Les flashs se succèdent, le tonnerre roule, et soudain… La foudre tombe. Puissante, à en juger par l’éclatement des roches qu’elle provoque, perceptible d’après le flash orange qui se dégage de son point d’impact.

Encore une fois, c’est une image qui me hantait, que j’espérais depuis les premières dégradations du début du mois de juin, quand j’étais venu repérer les lieux.


Quand la foudre imprime sur ma rétine sa persistance fulgurante, mes veines s’emplissent d’un cocktail d’émotions indéfinissables et la nuit se fige. Le monde extérieur cesse d’exister, et ne subsiste que le vestige d’une conscience flottant dans l’obscurité. Un état de contemplation exacerbé submerge chacun de mes sens, tous irrésistiblement fixés sur le spectacle hypnotique qui se joue par saccades. Je m’efface peu à peu, et ne demeurent plus que ces visions aveuglantes et le rugissement du tonnerre dans la noirceur nocturne.


• 8 & 9 juillet 2019

À peine rentré à Toulouse, voilà qu’une nouvelle dégradation se profile, mais a priori surtout en plaine, en fin d’après-midi. Je m’équipe donc sommairement et pars dans la campagne haute-garonnaise pour attendre ces orages. C’est finalement une structure à tendance supercellulaire qui émerge, avant de s’affaisser sur elle-même. À ce moment-là, je me positionne en marge des précipitations et tente de réaliser quelques images “classiques” ; mais les choses restent timides : arc-en-ciel peu saturé, foudre noyée dans le rideau de pluie… Malgré tout, une atmosphère familière.

Je suis cette cellule sur quelques dizaines de kilomètres, mais l’activité électrique y reste principalement intranuageuse. C’est là, dans les champs de tournesols détrempés et baignés d’une lumière chaude, que je décide de regarder les modèles de nouveau. Une fois n’est pas coutume, presque tous ignorent l’éventualité d’une dégradation nocturne dans les Pyrénées, à l’exception d’un seul, toujours le même. Épluchant les cartes les unes après les autres à la recherche des facteurs pouvant nourrir ma décision, j’hésite… Je n’ai rien à manger, pas grand chose à boire, seulement mon matériel et les vêtements que j’ai sur le dos. Mais le temps passe, et les indices que je décèle me semblent favorables : je décide donc de remettre une fois encore le cap sur l’Aragon et ses canyons. Cette fois sera peut-être la bonne pour que la foudre frappe là où je l’espère. Mais il est tard, 20 h 30, alors que je fais ce choix, et j’ai 2 h 30 de route devant moi. Les hostilités devraient démarrer dés mon arrivée sur place.

Une fois encore, je remonte toute la vallée d’Aure en direction du tunnel de Bielsa. C’est là que j’aperçois l’écriture orange d’un panneau lumineux signalant : « Tunnel de Bielsa : travaux, fermeture 22 h – 6 h ». Un vent de panique se soulève en moi. Il est déjà bien tard, et je ne vois pas comment je pourrais y être avant cette échéance. Tant pis, je tente le tout pour le tout, pensant aux excuses que je pourrais donner pour passer si je tombais sur les ouvriers à la fermeture, et appuie sur l’accélérateur. Pour ajouter de la tension au stress, le ciel s’est chargé de nuages convectifs tourmentés d’un bleu profond, et de puissants flashs ponctuent le crépuscule alors que j’enchaîne les épingles à cheveux. Par chance, il s’agit probablement de la route que je connais le mieux de toute la chaîne, et j’arrive à gagner du temps. En arrivant dans le vallon final menant au tunnel, je me retrouve sous les cumulonimbus balbutiants où naissent les éclairs que je perçois depuis une vingtaine de minutes. Enfin, l’entrée du tunnel se dévoile : miracle ! Elle est encore ouverte, malgré l’horaire légèrement dépassée, et le feu est au vert. Je m’y engouffre sans perdre un instant, et débouche quelques minutes plus tard en Espagne. Ouf. Il ne me reste qu’à poursuivre ma route sans ralentir l’allure, et filer jusqu’aux canyons. Déjà, alors que j’atteins la vallée du comté de Sobrarbe, de lointains flashs me signalent qu’il ne faut définitivement pas traîner. J’emprunte une fois encore l’abominable petite route criblée de cratères, de rochers éboulés, et de toute la faune sauvage imaginable ainsi que du troupeau de chèvre qui y a élu domicile et dort à même l’asphalte esquinté, au détour d’un virage. Enfin, j’approche de ma destination. Comme prévu, les hostilités commencent.

À l’ouest, un superbe plafond nuageux chaotique se dévoile à chaque éclair. Il est temps d’aller se mettre en place, et de se préparer à quelque chose de puissant.

Il se trame des choses en haute montagne que l’on ne peut que soupçonner quand on aperçoit depuis la plaine de lointaines lueurs erratiques illuminer les cimes. Cette fois encore, l’activité électrique est continue, lors de l’approche du front. Et puis, en arrivant sur le massif du Mont Perdu, l’orage calme son hystérie intranuageuse pour la muer en foudre et en éclairs rampants. Alors que la pluie me gagne, une lutte permanente commence pour parvenir à capter la scène : diaphragme fermé jusqu’à F16, les images sortent noires si rien ne se produit durant la pose de 30 secondes, et j’essuie donc la lentille du 20mm deux fois par pose pour essayer de ne pas laisser trop de gouttes s’y accumuler. Mais dans cette atmosphère saturée d’eau, la lumière diffractée est aveuglante, et quand un flash se produit, je dois attendre quelques secondes pour que la persistance rétinienne s’estompe et que je puisse de nouveau comprendre ce que je vois. Le spectacle défile ainsi du sud-ouest vers le nord-est, et arrive enfin sur le canyon. De longs rubans traversent le ciel, la foudre frappe les balcons inférieurs du massif du Monte Perdido.

Un déluge succède rapidement à une pluie déjà forte, et la prise de vue devient difficile. J’arrive tout de même encore à capter la foudre dans le canyon, dans une ambiance des plus humides tant à l’image que sur la lentille…

Le plus gros est passé. Vers 2 h du matin, une dernière cellule vient lâcher quelques spiders (éclairs rampants) plus à l’ouest avant de s’éteindre, achevant ainsi une nouvelle nuit surréaliste en Aragon.

Au matin, les habituelles brumes post-orageuses ont envahi les canyons. L’atmosphère est encore humide, le sol détrempé. Il n’y aura pas d’autres dégradations dans les jours à venir, je peux donc amorcer mon retour au nord de la chaîne.


• 17 & 18 juillet 2019

Cela faisait plusieurs années que j’avais dans ma liste de sommets à faire le méconnu pic de Hourgade, juché dans la mince frange du massif pyrénéen que constitue la pointe sud de la Haute-Garonne. Avec à peine moins de 3000 mètres d’altitude, il se hisse au milieu d’un secteur isolé, à tel point que ni à la montée ni à la redescente nous ne croiserons qui que ce soit, fait rarissime en plein milieu du mois de juillet. Il faut dire qu’il se mérite, ce pic. Plus de 1650 mètres de dénivelé cumulé, un sentier souvent peu évident, particulièrement raide, et comportant divers passages un peu plus délicats, comme une petite barre rocheuse ou un couloir bien croulant, sans oublier la superbe crête finale. Partis tard avec Matthieu Krieger, il nous faudra 5 h 30 pour y parvenir, aux alentours de 20 h. Comme prévu, les nuages sont au rendez-vous depuis le début, et nous avons effectué la majeure partie de l’ascension dans une brume intermittente. Alors, quand nous sortons de la cheminée finale pour prendre pied sur l’arête, nous émergeons à la limite de la « surface » de la mer de nuages.

Arrivés en haut, jetant enfin nos sacs, nous contemplons tout autour de nous un enchevêtrement brumeux s’animer, descendre et remonter en marées, avant de finalement se stabiliser peu à peu en dessous de nous. Avec la lumière rasante, un phénomène familier de la haute montagne se produit : un magnifique spectre de Brocken doublé d’une “gloire”, en clair la projection des ombres du sommet et de moi-même dans les nuages proches, auréolées d’un anneau irisé par la réfraction.

La soirée passe à contempler l’océan de nuages s’étaler à perte de vue, ponctué d’îlots montagneux…

Le sommet – n’étant qu’une mince crête terminant sur une éminence d’à peine quelques mètres de large – n’est pas censé offrir la possibilité d’y bivouaquer. Il nous faut donc trouver un recoin vaguement idéal quelques mètres en contrebas et l’aplanir plus ou moins à l’aide de grosses pierres plates empilées sommairement. Les tapis de sol et les matelas gonflables en font finalement quelque chose d’étonnamment correct.

La nuit tombe et la lune se lève, illuminant les cimes et les nuages convectifs qui sont cette fois censés rester au stade non-orageux, sans quoi un tel bivouac n’aurait jamais été envisageable.

À l’aube, “l’océan” est toujours là en-dessous de nous, comme immobile.

Malgré la période estivale, les températures sont descendues bien bas cette nuit, et, en dépit de notre équipement, nous attendons impatiemment que le soleil réapparaisse alors que nous contemplons les lointaines couleurs qu’il génère.

Cette parenthèse non-orageuse est bienvenue, m’offrant un peu de répit – quoi que clairement pas de repos physique. La descente est longue, et nous retournons rapidement dans le brouillard. Quelques heures plus tard, nous parvenons enfin à la voiture, et si nous n’avons pas traîné c’est pour une raison moins poétique que celle qui nous a fait monter au sommet : le tour de France doit passer exactement sur ce col dans très peu de temps. Les camping-cars se sont amassés sur les bas-côtés, une foule bigarrée s’étale le long des routes. Par vraiment le genre montagnard. Nous filons sans faire de pause pour accéder à la vallée d’Aure – Luchon étant inaccessible – et fuir ce raz-de-marée humain qui laissera malheureusement bien des traces après son départ.


• 26 & 27 juillet 2019

La reprise de l’instabilité intervient finalement le 26 juillet. J’emmène cette fois mon ami Renaud Fourcade en direction de l’un de mes abris de prédilection pour les orages d’altitude, une petite grotte perchée à 2800 mètres sous la falaise de la crête frontière, au centre des Hautes-Pyrénées. Une salve plus ou moins intéressante est censée se produire le soir, et certains modèles en anticipent une seconde, tard dans la nuit, à laquelle je crois moins.

L’ascension est un parfait remake d’une autre réalisée exactement au même endroit, presque exactement un an plus tôt : partis un peu tard, nous approchons la brèche de Roland sous une averse de grêle pré-frontale. En y arrivant, je découvre le versant espagnol et le canyon d’Ordesa sous les rideaux de pluie, dans une atmosphère sombre et délavée.

Fidèles à leur poste, les chocards à bec jaune planent silencieusement dans le brouillard qui enveloppe les falaises. Hormis le vent qui souffle, la montagne reste – pour l’instant – silencieuse.

Le soir venu, avant le coucher du soleil, le premier front orageux s’avance lentement vers nous.

Les coups de foudre sont rares, le tonnerre reste discret, mais alors que la cellule avance, deux impacts frappent aléatoirement assez proche. Un premier à moins d’un kilomètre légèrement sur notre droite, sur le versant espagnol, et le second à trois ou quatre cent mètres à notre gauche, sur la falaise qui marque la crête frontière. Ce dernier est dantesque, et le tonnerre se décompose dans tous les timbres qu’il est capable d’offrir ; mais malheureusement étant impossible à anticiper, je n’en garderai qu’une image mentale.

Le front progresse sur nous et s’évacue rapidement par le nord, alors que nous avons regagné notre grotte, à moins de deux minutes de l’abri où nous nous trouvions jusque-là. Là aussi comme un an auparavant, la lumière du soleil succède à la pluie, créant un vif arc-en-ciel dans le cirque de Gavarnie avant que les couleurs ne défilent jusqu’au crépuscule.

La brume nous immerge régulièrement alors que la nuit tombe, et je suis particulièrement dubitatif – à en juger par le manque manifeste d’énergie – quant à une éventuelle salve nocturne, mais qui sait.

La soirée passe, nous gagnons nos sacs de couchage. Les heures défilent, la nuit est froide à cause de l’humidité du brouillard. Après une période de sommeil indéterminée, j’ouvre les yeux sur l’entrée de la grotte. Un flash. Puis deux. Lointains, à demi masqués par la brume, diffus et difficiles à localiser. Un troisième, puis un quatrième… J’ai toujours de gros doutes, mais je me lève pour voir ce qui peut en sortir. Manifestement, la cellule est derrière nous, de l’autre côté de la crête. Je regarde l’heure : alors que je pensais qu’il était à peine 1 h ou 2 h du matin, il est en fait 5 h passée. La seconde salve semble finalement se mettre en place.

Le tonnerre commence à se faire entendre, les flashs se rapprochent. Renaud se réveille, et nous attendons. Petit à petit, l’orage s’intensifie en s’approchant. Enfin, la brume s’ouvre…

Le spectacle qui suit est aussi intense que d’habitude, on ne peut pas vraiment s’habituer à la puissance qu’il dégage – ni même tenter de la décrire. La foudre frappe la crête frontière, le tonnerre résonne et se déforme, chaque flash nous aveugle momentanément à cause de l’humidité omniprésente, du déluge qui s’abat de plus en plus fort. Soudain, à ma droite, à quelques petites centaines de mètres, un impact frappe le cirque. Ma vision passe instantanément au violet, et je n’y vois plus rien pendant quelques secondes, avant que la persistance rétinienne ne s’imprime. Le fracas simultané nous assourdi, et il est difficile de ne pas s’extasier avec un enthousiasme presque intimidé à chaque occurrence semblable.

Et finalement, droit devant nous, le ciel se déchire de nouveau.

Pour attester de la violence lumineuse de l’éclair, il faut savoir qu’à ce moment là mon diaphragme est fermé à F20, record personnel absolu. Pour résumer grossièrement pour ceux à qui cette notion ne parlerait pas trop, l’un des intérêts du diaphragme est notamment de gérer l’exposition : plus on le ferme, plus on empêche la lumière de rentrer. Habituellement sur un orage nocturne, cette valeur oscille entre F5 et F11, rarement plus dans le cas d’orages proches ou très pluvieux. Si bien que F20 est proche du maximum possible sur cet objectif.

L’orage s’éloigne rapidement, laissant derrière lui une quantité d’eau impressionnante. Nous retournons finir notre nuit.

Au matin, le soleil fait une apparition éphémère et furtive avant de laisser place aux précipitations de nouveau.

il nous faut quitter notre abri pour effectuer la majeure partie de la descente sous une pluie glaçante, dont notre équipement nous protège heureusement. Quand nous arrivons en-dessous d’elle, la face nord du Taillon nous apparaît, détrempée et baignée d’une lumière filtrant à travers le ciel gris, comme un magma de pétrole figé.


En cette toute fin de juillet, j’allais enfin quitter Toulouse pour m’installer plus près des montagnes, toujours en Haute-Garonne, mais sur une position “stratégique” à moins de vingt minutes du Gers et une demi-heure de l’Ariège et des Hautes-Pyrénées, me rapprochant ainsi d’au moins une heure et demi de route des montagnes par rapport à Toulouse, peu importe dans quelle région de la chaîne. Un gain de temps n’incluant pas les inlassables bouchons du périphérique, les vingt minutes de marche qu’il me fallait pour rejoindre ma voiture, ou encore les interminables errances nécessaires pour trouver une place où me garer à chaque retour de chasse à l’orage.

“Chasse à l’orage”. Un terme censé représenter cette activité, mais que j’apprécie finalement assez peu : dénué d’une humilité pourtant primordiale, il faut avouer qu’il ne pourrait pas être plus éloigné de la réalité des choses. Si le terme “traque” – qui lui est parfois préféré – est déjà plus fidèle à la pratique, il reste toutefois imparfait.

On ne “chasse” pas un orage, et, évidemment, c’est en fait souvent l’inverse qui se passe. On ne le “traque” pas non plus au sens où il faudrait le débusquer, terré dans un trou. Non. Longuement, on l’étudie, on l’observe sur le terrain durant des années, apprenant ainsi à connaître et comprendre ses comportements erratiques tout en ayant aucune influence possible sur lui. On l’anticipe, on se place pour être positionné au mieux quand il se formera ou s’approchera. On le précède, on tente de le suivre, le rattraper ou l’intercepter – là encore, un mot bancal. Et dans mon cas particulier pour la haute montagne, il faut tout réapprendre, et cela implique des connaissances autres que la météorologie seule, des connaissances, une expérience et surtout une discipline rigoureuse. Le rapport à l’orage est ainsi plus proche de la fascination qu’un biologiste pourrait avoir pour le vivant, plutôt que l’exact inverse.

Ces sujets, j’ai justement eu l’occasion d’en discuter plus en profondeur en novembre 2019 avec Christophe Asselin dans un podcast initié par ce dernier et disponible ici :
6000 de CAPE : La Montagne.

Ces montagnes, j’allais désormais pouvoir les observer tous les jours depuis chez moi. Le lieu que nous avions choisi ayant pour atout majeur une vue dégagée sur presque toute la chaîne pyrénéenne : Montcalm, Valier, Aneto et Maladeta, pic du Midi, Néouvielle… Si bien qu’il constitue même en soit un lieu parfait d’où photographier les orages de plaine.

Quand, au matin du 3 août, j’ouvre les volets de la maison pour la toute première fois, une montgolfière plane au-dessus de la campagne baignée de lumière, et les sommets ariégeois trônent à l’horizon. Contemplation quotidienne encore aujourd’hui dénuée de toute lassitude.


• Nuit du 6 au 7 août 2019

Depuis un tel “camp de base”, je vais pouvoir graviter facilement dans la campagne du Gers, où a lieu la majeure partie des orages de plaine en flux de sud-ouest dans la région proche. Et je ne vais pas tarder à m’y essayer, car trois jours à peine après avoir découvert ce panorama matinal, une nuit électrique intense se prépare. Un peu avant le coucher du soleil, je savoure pour la première fois depuis bien longtemps le plaisir de pouvoir charger la voiture et partir de chez moi en un clin d’œil, et me dirige au nord, cap sur le centre du Gers. Un département que j’aime à qualifier comme un “petit Iowa français”, tant sa ruralité et sa topographie me rappellent, dans une certaine mesure, l’état américain aux portes des Grandes Plaines.

À cela s’ajoute le fait que je ne le parcours pratiquement que pour deux raisons : soit pour le traverser, soit pour les orages – et c’est sans surprise la seconde option qui l’emporte haut la main. En roulant au crépuscule, dans cette grisante atmosphère pré-orageuse au cœur de l’été, je me remémore bien des après-midi passés dans les champs, à attendre dans une chaleur lourde, bercé par le chant des grillons. C’est peut-être aussi ça qui m’évoque les Grandes Plaines.

Après avoir fait du repérage sur plusieurs lieux préalablement dénichés sur Google Earth, je m’installe sur l’un d’eux aux alentours de 22 h 30, choisi en particulier pour les cultures de tournesols qui y recouvrent les collines. Car il est une image qui me trotte dans la tête depuis le début de la saison, simple dans son principe : de la foudre nocturne proche, au-dessus d’une étendue de ces hautes fleurs jaunes vif. Non pas pour l’originalité d’une telle composition, mais pour deux raisons. D’une part, pour son aspect purement esthétique, évocateur d’une campagne “fantasmée”, retrouvée notamment dans les œuvres de nombreux impressionnistes. D’autre part, surtout, parce que le cas particulier des orages “classiques”, du moins hors de territoires sauvages comme la montagne ou les déserts, me pose un problème : son intérêt photographique limité. Difficile, quand on se retrouve le long d’une route rurale, d’innover grandement en terme de composition ; et souvent, les images qu’on en tire se limitent à “montrer”, sans valeur ajoutée artistique ou graphique. Cela souligne justement que – du moins dans mon cas – cette quête d’orages, peu importe le milieu, est avant tout animée par une fascination pure pour le phénomène qui peut se suffire à elle-même, quand bien même les images que j’en tirerais ne sortiraient pas de mon disque dur.

Songeant à tout ça à la lueur de la lune, je suis tiré de mes pensée quand, vers minuit et demi, les premiers orages naissent au sud-ouest, se multiplient, et défilent vers le nord-est. Rien de transcendant, les choses les plus intéressantes étant à ce moment-là trop au nord. Je finis par remonter un peu plus dans cette direction pour intercepter les cellules suivantes.

Arrivé dans le nord du département, un système multicellulaire très actif est en approche. Comme souvent cependant, l’activité n’y est pratiquement qu’intranuageuse.

Diluvien, ce système n’est pas particulièrement photogénique, et quasiment dénué de foudre. Je décide de revenir à ma position initiale, au milieu de ces fameux tournesols, pour éviter le gros des précipitations et me placer sur la trajectoire d’une nouvelle salve moins massive et potentiellement plus esthétique. La minuscule route qui traverse les champs est pratiquement dénuée de bas-côtés, et je m’embourbe dans l’un d’eux, arrachant un garde boue dans la bataille…

Il est 4 h 30 passée quand le ciel s’anime de nouveau près de moi. Je repère le meilleur emplacement, le long de la route heureusement déserte, et me gare tant bien que mal sur le côté, entre le fossé et l’asphalte, feux de détresse allumés et les yeux sur les deux côtés de la route au cas où quelqu’un se déciderait à passer ici en cette heure tardive – ce qui, sans surprise, ne se produira jamais.

Les précipitations ne s’arrêtant pas réellement – bien qu’assez faibles pour le moment – je dois une fois encore rester dans la voiture, trépied installé sur le siège passager, fenêtre ouverte et habitacle détrempé depuis longtemps déjà. Vers 5 h 30, une cellule plus marquée s’anime au sud-ouest, arrivant droit sur moi.

Les impacts sont noyés, encore rares ; je ne ferme donc pas trop mon diaphragme pour ne pas sous-exposer les seules choses vaguement intéressantes que j’ai eu à me mettre sous la dent jusqu’ici. J’espère que la foudre frappe plus près, un peu plus tard… Mais c’est là qu’un impact ramifié tranche la noirceur nocturne en s’abattant à l’avant des précipitations, à quelques centaines de mètres sur la colline située de l’autre côté du champ. Magnifique, il reste gravé sur ma rétine un long moment. Le tonnerre est violent, décomposé dans toute les hauteurs de sa gamme. Instantanément après la jubilation vient l’inquiétude : le diaphragme est-il trop ouvert, est-ce complètement surexposé ? Heureusement, le Nikon D750 est célèbre pour sa dynamique, et ne faillira pas à cette réputation.

L’image exacte que je n’espérais plus depuis quelques heures vient finalement de s’imprimer sur le capteur de l’appareil : les tournesols inondés d’une lumière en contre-jour, la foudre proche… J’aime particulièrement ces atmosphères nocturnes de la campagne française “profonde”. C’est dans ces ambiances électriques que j’ai réellement forgé ma pratique de la photographie, dans la seconde moitié des années 2000, à une époque où les territoires ruraux où je vivais m’étaient inévitablement imposés comme cadre. Aussi, cette capture est une sorte d’hommage à cette période qui me semble incroyablement lointaine


• Nuit du 11 au 12 août 2019

Si quelques situations instables plus modestes succèdent à cette nuit mouvementée dans le Gers, le 11 août en fin d’après-midi c’est une nouvelle fois vers le nord de l’Espagne que je me dirige. Mais cette fois-ci, c’est la Catalogne que je cible. Parmi les très nombreux lieux que j’ai épinglé sur Google Earth, il en est certains qui avaient attiré mon attention il y a déjà quelques années, et d’autres que j’ai pu repérer au cours de road trips préparatoires en 2018.

Cette nuit du 11 au 12 août s’annonce comme une nouvelle nuit blanche. Incertaine, la situation est complexe à décrypter : les différents modèles ne s’accordent ni sur le positionnement, ni sur la puissance de cette nouvelle dégradation. Après de nouvelles hésitations et un départ tardif, je n’arrive sur les lieux – un petit pic situé dans les contreforts sud des Pyrénées – qu’aux alentours de 22 h 30. J’y suis brièvement rejoint un peu plus tard par Frédéric Couzinier, avec que je discutais depuis le matin de cette situation “quitte ou double” qui s’annonçait, et qui comptait se positionner dans le même secteur que moi. La soirée passe, les nuages enflent et s’évacuent au nord, laissant filtrer la lumière lunaire sur les reliefs rocheux qui nous entourent.

Enfin, vers 1 h 20, les premières cellules illuminent le ciel au sud, en partie voilées par des nuages plus proches. L’horizon se charge de plus en plus, et une vague de brume finit – comme trop souvent cette année – par envahir les lieux, et annihiler nos chances d’y voir quelque chose.

Frédéric décide de partir vers la côte méditerranéenne pour intercepter le gros des cellules qui se forment là-bas, et semblent de toute façon nous délaisser peu à peu. Je descend pour ma part plein sud afin de sortir de la brume et voir ce qu’il en est. Quand j’émerge dans la nuit noire, le monstre se dévoile : l’activité électrique est violente, chargée en spiders et en foudre, et un plafond nuageux chaotique se déploie du sud vers le nord. Le problème, c’est que cette côte très urbanisée ne m’attire pas du tout, pas plus que les alentours trop peuplés de Barcelone. Mais j’ai en revanche une option qui me titille et que je rêve de photographier sous un orage depuis des années : l’étrange silhouette escarpée de la montagne de Montserrat, située en retrait des Pyrénées, à moins d’une heure au sud-est de ma position actuelle. Je fonce alors dans sa direction, cap sur l’un des nombreux points de vue que j’avais noté lors d’un de ces fameux road trip de repérage, en juin 2018. Repérage s’avérant décisif, m’évitant une perte de temps considérable ou un placement trop hasardeux.

Quand j’y parviens enfin, l’orage est loin de s’être calmé, et des trombes d’eaux me forcent à ralentir l’allure durant les dix dernières minutes de routes sinueuses. Enfin, je débouche sur mon point de vue. J’enfile mon poncho, installe le matériel, et entame l’habituel “combat” sous la pluie : photographier – essuyer la lentille entre les poses – photographier – essuyer la lentille – etc. Finalement, cette cellule s’éloigne et le déluge s’arrête. Mais la suivante lui succède de très près, dévoilant la silhouette de Montserrat en ombres chinoises à chaque puissant flash. Des éclairs rampants sortent des nuages, la brume s’élève des forêts environnantes, la pluie s’intensifie légèrement… Il est 4 h 08 quand, comme au ralenti, plusieurs internuageux se déploient de droite à gauche, les uns après les autres, avant qu’un puissant impact ne vienne clore la séquence. Là encore, une image que j’avais en tête depuis longtemps vient de s’imprimer sur mon capteur.

L’orage m’engloutit avant de s’évacuer au nord. Je remonte en direction de la montagne, et la plaine en direction de Barcelone se dévoile, surplombée d’une très puissante cellule ayant apparemment fait des dégâts.

D’autres salves plus timides se succèdent, découpant encore une fois les singulières formes des parois de calcaire enveloppées de brume.

Les nuages vaporeux vont et viennent autour de moi, la nuit s’achève bientôt et la fatigue me gagne. La dernière cellule s’éteint alors que les premières lueurs de l’aube colorent l’est, vers 6 h 20.

Je n’avais pas prévu de finir si loin de chez moi. Malheureusement, devant aller récupérer des amis à l’aéroport de Toulouse dans l’après-midi, je ne peux pas dormir sur place. Je rejoins bientôt les environs urbanisés de Barcelone, faisant le plein dans une zone périphérique avant d’attaquer les presque cinq heures de route qu’il me reste. Le retour sera long, ponctué d’une petite heure de sommeil indispensable. Mais encore une fois, la nuit blanche n’aura pas été vaine.

Le reste du mois d’août sera malheureusement beaucoup plus calme. “Malheureusement” d’un côté, mais “heureusement” de l’autre, car ma stratégie photographique “offensive” cette année s’avère aussi payante qu’épuisante : être sur tous les fronts, systématiquement et autant que possible, faire feu de tout bois jusqu’à l’épuisement de mes ressources physiques, morales, et surtout financières. Août sera donc un mois de repos, en dehors d’une ou deux tentatives plus modestes et moins fructueuses. L’occasion de découvrir mon nouvel environnement et d’y repérer de potentiels spots pour les traques de plaine.


• 31 août 2019

Finalement, c’est depuis mon jardin que je photographie le dernier orage du mois, un monocellulaire isolé et imprévu situé de l’autre côté des Pyrénées, dans le nord de la province espagnole de Huesca. À la gauche de son imposante masse de vapeur, le pic d’Aneto, plus haut sommet des Pyrénées, trône dans la lumière du crépuscule. À chaque fois que je le contemple de loin, je repense à cette ascension hivernale réalisée en 2013. L’appel des cimes, impérieux et irrésistible, résonne encore à cette évocation.


• Nuit du 9 au 10 septembre 2019

Août a touché à sa fin, mais l’été se poursuit en septembre, et si les chances d’observer de l’instabilité en altitude s’amenuisent (quoi que le début du mois ait déjà été très intéressant par le passé), elles sont toujours présentes a minima en plaine. Et pour la nuit de mon anniversaire, c’est sur l’océan Atlantique que se manifeste un front modérément actif, déployant plusieurs décharges positives.


• 12 & 13 septembre 2019

Au milieu du mois de septembre, les premières neiges saupoudrent timidement les cimes. Les ambiances pré-automnales constituent un dernier interlude avant les ultimes salves instables, et un bivouac à la belle étoile s’impose alors dans les montagnes du Couserans. Déjà, les couleurs ont amorcé leur transition. En altitude, l’été s’achève.


• 15 – 21 septembre 2019

La période de mi-août à mi-septembre n’aura finalement été ponctuée que de quelques périodes de timide orographie diurne ou crépusculaire, instabilité souvent inattendue, sinon très difficile à prévoir dans sa localisation. De cette façon, j’aurais peut-être manqué une poignée d’occasions potentiellement intéressantes. Note est prise pour la saison prochaine de ne jamais sous-estimer ces situations.

Des erreurs, je vais encore en commettre quelques unes. Ce 15 septembre, j’entame mon ultime road trip orageux pour me diriger dans un premier temps vers l’ouest de la chaîne, dans les Pyrénées-Atlantiques. Un front doit s’amorcer sur les montagnes avant de partir dans la plaine du gave de Pau en direction du nord-est. Mais ayant eu des obligations, je ne peux partir que trop tard, et j’observe sur la route les premiers rideaux de pluie se former, impuissant.

Quand j’approche de ma destination, la cellule que je visais est arrivée à maturité et descend déjà vers Pau. Je ne saurais jamais si elle a pu être d’un quelconque intérêt photographique, et ne peux qu’être frustré de ne pas m’être débrouillé pour arriver plus tôt – encore une fois, j’ai hésité. Quoi qu’il arrive, le ciel post-orageux et ses lumières me gratifient de toute leur gamme de couleurs dans une atmosphère encore tourmentée.

  • 16 septembre

Au matin, je me dirige vers une forêt dans les vallées en contrebas pour y marcher un peu et réfléchir à la suite. Le soir qui arrive s’annonce peut-être instable, mais les modèles montrent un potentiel plutôt faible.

Après avoir passé la journée à Pau, je remonte avec un ami en direction des cols. L’instabilité ne donnera finalement lieu qu’à un peu de pluie, mais encore une fois à des ambiances vespérales embrasées.

  • 17 septembre

Je quitte Pau pour repartir plus à l’est. Cap cette fois sur la vallée d’Aure, où je me positionne en hauteur dans l’après-midi. J’ai retenu la leçon du mois d’août, et je traque désormais la moindre salve orographique – d’autant plus que ce seront sans aucun doute mes dernières occasions en montagne, si tard dans la saison.

Et je fais bien, car cette fois-ci l’instabilité s’amorce. Vers 17 h, je suis enfin gratifié de mon premier coup de foudre depuis que je suis parti de chez moi.

Mais il ne sortira pas grand chose de plus de ces bases sombres. Ce soir-là, les couleurs du crépuscule ne se dévoilent pas, laissant un bleu profond envelopper les montagnes brumeuses.

  • 18 septembre

N’étant la veille au soir qu’à une heure de route de chez moi, j’y ai fait une brève pause afin de me réapprovisionner. Les jours suivant s’annoncent enfin plus intéressants, en particulier – sans surprise – au sud de la frontière. Je repars donc dans l’après-midi, et parviens quelques péripéties plus tard sur les flancs d’une montagne à la pointe sud de la Haute-Garonne, à quelques kilomètres de l’Espagne. Une première cellule s’évacue déjà, dénuée de foudre mais pourvue d’une activité intranuageuse impressionnante.

À 19 h, deux rideaux de pluie se déploient lentement depuis de hautes bases nuageuses tourmentées en direction de l’Aneto. Je cadre, installe mon détecteur, et réalise quelques images “brutes” tant l’atmosphère est saisissante. Si la scène se suffit à elle-même, je patiente malgré tout dans l’attente de ce pour quoi je suis là… Les cellules progressent lentement dans ma direction, et soudain, un coup de foudre ramifié s’abat sur le lointain pic de la Mine, le long de la crête frontière.

La distance de cet impact se révèle étonnamment comme un réel avantage photographique, ajoutant à l’image une profondeur que je recherche souvent. L’étendue multi-dimensionnelle des montagnes est l’un des aspects les plus complexes à retranscrire fidèlement ; et ici les différents éléments m’y aident grandement : entre la foudre lointaine, les multiples rideaux de pluie, les sommets qui s’étalent du nord au sud, la vallée à mes pieds et le plafond nuageux obscur dominant le tout.

En identifiant le sommet, je me rappelle alors que je l’avais photographié dans un embrasement spectaculaire un matin de juillet 2017.

Quelques éclairs internuageux succèdent à cet impact, dans les lueurs de la fin de journée.

La nuit tombe alors que les précipitations se teintent d’un rouge profond.

Un peu avant une heure du matin se produit quelque chose d’étonnant : des orages situés à plus de 100 km sont pris dans un flux contraire qui les rapproche de moi. Au-delà des forêts, les formes découpées de cumulonimbus illuminés de flashs se dévoilent dans l’obscurité.

  • 19 septembre.

Cap sur l’Espagne. Je ne met pas longtemps à y arriver, puisque à peine redescendu de la montagne, il ne me reste que quelques minutes de route avant d’atteindre la frontière. Après avoir fait le plein d’essence et de provisions, je m’oriente vers un village perché un peu plus au sud pour observer les éventuels signes convectifs cet après-midi.

Face à moi, le massif de la Maladeta se cache dans un ciel gris.

Mais rien d’intéressant n’émergera de cette masse sombre. À 17 h, je m’éloigne donc des hautes montagnes pour rejoindre le piémont sud, via les petites routes sinueuses que j’affectionne tant, traversant l’arrière-pays espagnol par les vallées et gorges cachées du nord.

Une nouvelle fois, le ciel tout entier se pare de rouge pendant que le jour s’achève. Face à moi, le sommet d’el Turbón prends des allures de rocher d’Uluru.

Enfin, à 23h, les choses s’animent un peu. Exactement comme un an auparavant, de puissants flashs illuminent la nuit noire à l’ouest du village perché où je me trouve. Je reprends la route et grimpe vers un point de vue qui semble devenir habituel en cette saison. Une demi-heure plus tard, je découvre que les choses sont moins intenses qu’elles en avaient l’air, cachées derrière les collines : seul un monocellulaire isolé semble se développer près de moi, le reste de l’activité étant située beaucoup plus loin des montagnes, au sud-ouest.

Mais ce monocellulaire n’a pas dit son dernier mot, et me gratifie d’ambiances oniriques tandis que le l’observe depuis cette minuscule route déserte.

  • 20 septembre

La nuit qui vient s’annonce peut-être comme mon ultime chance pour cette saison. Une véritable dégradation devrait avoir lieu plus à l’ouest qu’initialement prévu par les modèles. Tellement à l’ouest qu’elle va peut-être me permettre de réaliser une vieille “tradition” annuelle : photographier un orage depuis le désert des Bardenas. J’en suis à 3 h de route et partir si loin n’était pas prévu, mais il semble que ça en vaille la peine, et je me dois de clôturer cette saison dignement.

J’entame donc ma traversée de l’Aragon – un territoire que je commence à connaître presque mieux que le sud-ouest français – jusqu’à l’est de la Navarre. Dans l’après-midi, je fais halte en marge d’un petit pueblo en quête d’ombre pour y retrouver brièvement Frédéric Couzinier, que j’avais croisé un mois plus tôt en Catalogne, et discuter d’un futur projet commun, dans des territoires beaucoup plus désertiques et lointains que l’Espagne. Nous consultons ensemble une dernière fois les modèles et les cartes en temps réel, et repartons en fin d’après-midi chacun de notre côté. Moins d’une heure plus tard, me voilà sur une piste plus que familière, aux portes du désert d’argile.

Comme toujours, le ciel pré-orageux crée un contraste saisissant avec la clarté vive des reliefs arides. L’air est lourd, le silence règne. Seuls de lointains et diffus grondements se font entendre de la masse sombre qui s’avance du sud.

Le tonnerre gronde plus distinctement. Aux environs de 19 h 30, une structure à l’allure supercellulaire se distingue de l’horizon obscur.

Mais ce caractère supercellulaire disparaît peu à peu pour laisser place à une organisation multicellulaire plus étalée. À 20 h, les premiers impacts de foudre tombent finalement au sud. Le front s’avance, impassible.

À mesure que les cellules approchent, le crépuscule s’assombrit et la foudre frappe de plus en plus anarchiquement. Alors que j’hésite à me concentrer sur l’une ou l’autre des zones les plus électriques, un impact vient me surprendre en s’abattant à ma gauche dans la plaine centrale, à une ou deux centaines de mètres tout au plus de ma position, déclenchant un bref départ de feu dans les hautes herbes.

La nuit tombe alors que la pluie inonde le désert.

Aux alentours de 21 h 20, les premières cellules s’évacuent au nord-est, et les précipitations avec elles. Une nouvelle salve plus électrique commence alors à illuminer le ciel du sud-est des Bardenas.

Sous un ciel déchiqueté, les sommets se découpent en ombres chinoises à chaque flash, alors que la foudre frappe à un rythme de plus en plus soutenu. Le désert a mué son silence en une symphonie de ruissellements, chants de grillons et grondement ininterrompu.

Une heure après son apparition, ce second front me gagne et perd peu à peu en intensité. Un déluge vient une nouvelle fois noyer l’argile imperméable, avant de laisser place à des précipitations plus diffuses. À 23 h 15, une ultime cellule éclot finalement à l’est, dévoilant une base nuageuse torturée.

C’est ainsi que la saison s’achève, une demi-heure avant minuit et à deux jours de l’automne.

Au matin, l’atmosphère est voilée d’une brume humide, alors que les barrancos déversent encore leurs rivières éphémères en direction de la plaine centrale. Une dernière fois, j’entame la rituelle longue route du retour en mettant le cap sur le nord des Pyrénées.


L’épilogue de cette intense saison vint à la fin du mois d’octobre, au cœur d’un massif sauvage des Pyrénées aragonaises. Une tempête dantesque m’obligea à passer près de vingt-quatre heures dans ma tente, dont l’entrée s’écroula momentanément sous l’assaut d’un orage de grêle particulièrement violent mais heureusement bref. À l’aube, je découvris un décor complètement recouvert par la neige. L’hiver allait prendre le relais.

Ces vingt-quatre heures me laissèrent le temps de faire le bilan de l’été.

Sur onze tentatives en montagne, dix virent effectivement des orages se former, et en sept occasions je pu réaliser des images assez intéressantes pour figurer dans ma série ; un ratio finalement très positif. Mais il y eu aussi des erreurs dont il allait falloir tirer les leçons, et de nombreux imprévus qui allaient me permettre de perfectionner mon approche au cours des saisons à venir.

La suite de l’hiver fut donc pleinement consacrée à l’étude théorique tant de la météorologie que de l’influence des montagnes dans tous ses aspects. De longues heures passées à éplucher carte par carte les différents facteurs de plusieurs modèles de prévision, le tout sur chacune des situations orageuses de cet été et des précédents, dans l’idée d’en tirer des indices et des pistes à suivre à l’avenir en les couplant avec les observations du terrain : quelles orientations privilégier, quelles altitudes selon quels contextes et quels versants, quand partir et quand ne rien tenter, à quels signes prêter attention une fois dans la montagne ; et bien d’autres choses encore.

À l’heure où je rédige cet épilogue, le confinement d’une seule journée dans la tente me semble bien dérisoire. Dans un contexte de pandémie, deux mois d’isolement s’achèvent tout juste, s’ouvrant maintenant sur un avenir incertain. La saison 2020 s’annonce bien singulière : pour le moment, la frontière espagnole reste fermée jusqu’au 1er juillet, et ne sera donc franchissable d’ici là que par les crêtes. L’occasion de repenser ma stratégie, et de favoriser l’approche que je préfère : de longs treks en haute altitude, et une immersion totale dans les éléments. Dénicher de nouveau abris est alors indispensable, et la liste des photographies à réaliser s’étire toujours un peu plus chaque jour. La concrétisation de ces images précises, compte tenu des contraintes de l’époque, sera quoi qu’il arrive le programme de la saison à venir.

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L’Espagne, depuis que je vis dans la région de Toulouse, a toujours été pour moi une destination logique et incontournable, à la fois plus proche pays étranger et source inépuisable d’un dépaysement aussi surprenant qu’accessible. Pourtant si j’ai entrepris de parcourir régulièrement la région bordant l’autre côté des montagnes, jamais jusqu’ici je n’avais été plus au sud que le delta de l’Ebre, à peine 230 kilomètres au delà de la frontière pyrénéenne. Malgré ça, les lieux intéressants épinglés sur Google Earth ou listés dans des dossiers inexploités – majoritairement au cœur de l’Andalousie – s’accumulaient depuis trop longtemps… Il était temps de sauter le pas.

Et l’occasion se présenta finalement : avec Guillaume, un ami avec qui je préparais depuis plusieurs mois d’importants projets dans le domaine de la vidéo, nous voulions réaliser un moyen métrage basé sur ce road trip dans le but de tester différentes idées et de voir à quelles problématiques nous devrions faire face. Cette expérience allait compléter mon premier essai lors d’une traversée de l’Amérique du Nord, qui plus est avec du matériel déjà plus adapté.

Il ne me restait plus qu’à dessiner les grandes lignes d’un itinéraire : initialement, il se constituait en un simple aller-retour jusqu’en Andalousie, restant dans la moitié est du pays. La réalité – comme l’atteste la carte ci-dessous – laissa l’improvisation nous emporter aux dernières limites de la péninsule, et jusqu’au Portugal.

• Jour 1 | 8 mars

Vient finalement le jour du départ. Dans une voiture chargée à bloc de matériel de photographie, vidéo, trekking, bivouac, et de tout le nécessaire pour un road trip de deux semaines, nous entamons ce qui sera une longue route à travers la péninsule ibérique.

Cap sur Arenillas Vell, première étape et premier village abandonné de ce voyage. Partis tard, nous traversons les Pyrénées en fin d’après-midi. Peu avant 19 h, une lumière rougeâtre illumine des falaises lointaines alors que nous sommes toujours sur la route, et il nous faut trouver rapidement un point de vue acceptable pour profiter des dernières couleurs du soir.

Une demi-heure plus tard, nous empruntons la piste finale au pied de l’ancien village perché.

Un fin croissant de lune plane au dessus de l’ouest alors que nous installons le bivouac au bord de la piste. Le crépuscule est doux au sud de la frontière ; souligné par le chant des oiseaux et quelques aboiements diffus provenant d’un hameau perdu dans les collines. Une atmosphère de printemps enveloppe l’arrière-pays, en ce premier soir du voyage.

• Jour 2 | 9 mars

7 h du matin. Nous entamons un rythme qui s’imposera pour une quinzaine de jours, en émergeant de la tente une quarantaine de minutes avant le lever du soleil.

Je commence à filmer les plans de la première séquence du film, alors que des bancs d’altocumulus colorés s’étalent autour de nous ; et nous entamons la marche en direction des ruines, à travers le maquis puis droit dans une pente rocailleuse. Au sommet de la colline, Arenillas Vell. Comme toujours, ce qui m’intéresse avant tout est son église abandonnée, sujet principal d’une série amorcée en 2014 puis reprise en 2017, après mon retour du Canada. Je traverse ce qui devait être la ruelle principale alors que Guillaume explore une autre partie du pueblo, avant de déboucher sur les vestiges du cimetière. Quelques mètres plus loin, en me faufilant entre des murs, je découvre l’entrée de l’église, entourée d’une jungle de ronces et de hautes herbes.

Alors que je passe l’embrasure, la silhouette blanche d’une chouette effraie s’élance de l’autre bout de la nef et s’envole à travers la voûte éventrée. L’intérieur du sanctuaire n’est pas bien grand, et un petit sentier circule entre les ronciers qui ont envahi l’espace. Je réalise mes prises de vue, et sors poursuivre mon exploration.

Un chemin en face de l’entrée descend sur le versant sud, avant d’effectuer un lacet vers la gauche. Là, je suis surpris de découvrir que le village est en réalité nettement plus vaste que je l’imaginais : de l’autre côté de la colline s’enfonçant vers un vallon boisé s’étalent des dizaines de maisons recouvertes de lierre.

Nous poursuivons chacun notre exploration de notre côté dans le dédale de ruelles, et nous retrouvons un peu plus tard au cœur des ruines. La matinée passe, nous retournons au bivouac pour replier le matériel et amorcer notre longue descente vers le sud.

La destination du jour est un désert catalan, plus petit et plus isolé que celui des Bardenas, isolement qui se ressent à l’état des pistes qui le traversent, et que j’avais déjà explorées en juin 2018.

Le long de la route nous y menant, nous croisons de nombreuses cigognes nichées sur les pylônes électriques, les silos à grains et les toits des églises. L’ambiance se fait de plus en plus aride, et le mois de mars s’avère évoluer en un été précoce. Vers 15 h, nous empruntons la longue piste rectiligne menant au cœur des badlands. Rares sont les véhicules à croiser notre route, désormais.

Nous filons vers les plateaux dominant le désert au sud, avant de redescendre dans le vallon asséché, réalisant divers plans pour le futur moyen métrage. La journée défile, et en début de soirée nous suivons un sorte d’ancien sillon de tracteur pour dénicher un endroit où passer la nuit. Au bout du chemin, au pied d’un grand monolithe d’argile isolé dans la petite plaine, nous faisons une découverte pour le moins insolite : un fauteuil en cuir trône au milieu du désert. Le lieu de bivouac est tout trouvé.

Nous laissons derrière nous le futur campement et décidons d’aller gravir la plus haute mesa (relief au sommet plat) proche de nous. L’ascension est des plus scabreuses : d’abord à travers un maquis dense, puis le long des pentes abruptes et croulantes de la haute colline. En moins d’une demi-heure, nous parvenons au sommet. La cime est coiffée d’un plateau rocheux sur lequel nous nous installons pour contempler le déclin du soleil : nous dominons toutes les Monegros, et l’horizon s’ouvre jusqu’aux Pyrénées.

Le vent souffle en rafales, mais la lumière rasante compense ces conditions difficiles. Il faut cependant bien veiller à ce que le matériel posé au sol ne bouge pas, car à nos pieds un à-pic termine sur des pentes raides une cinquantaine de mètres plus bas… Alors que la lumière s’amenuise, nous nous avançons vers un petit avant-sommet en contrebas. Le cheminement est tout sauf naturel, raide, nous forçant à désescalader, sauter des crevasses peu rassurantes et glisser le long des crêtes d’argile. Guillaume décide de rester sur ce replat, quant à moi je préfère redescendre dans la plaine où j’avais aperçu, au pied du monolithe, une petite praire de fleurs variées. Le couchant s’annonce superbe, à en croire les cirrus qui ondulent à l’ouest au dessus d’un horizon dégagé. Je dois faire vite… Mais encore une fois, cheminer le long de ces pentes est complexe et risqué, tant le terrain est escarpé et croulant. Je parviens à trouver une petite vire longeant un surplomb, qui me fait rejoindre un creux raide le long duquel je peux progresser en m’aidant de la végétation, et redescendre sans trop de difficulté. Je préviens Guillaume de l’itinéraire, mais j’apprendrais plus tard que, le réseau manquant, il n’avait pas reçu mon message. Il lui faudra donc descendre de nuit, à l’aveugle, dans un terrain abominable.

J’arrive finalement in extremis dans la petite plaine où nous avons prévu de bivouaquer. En contrebas, les buissons fleurissent tout autour d’un étrange monticule érodé : la composition que je cherchais. Comme prévu, les cirrus s’enflamment, et gardent une teinte rosée puis rouge jusqu’au crépuscule. L’ambiance de ce désert coloré par le printemps est surprenante, contrastant avec son aridité.

• Jour 3 | 10 mars

Le soleil inonde de lumière la petite plaine fleurie, alors que nous réalisons nos images du matin. Rapidement, il finit par nettement réchauffer l’atmosphère, annonçant la couleur pour la suite de notre voyage – que nous reprenons d’ailleurs dans la foulée et mettant le cap vers un village en ruines cette fois bien connu du grand public.

Les paysages qui défilent sont de plus en plus arides, dénués de forêts, bien que les cultures y soient encore prédominantes, ponctuées parfois des nauséabondes porcheries industrielles qui parsèment la région. Le décors se change en une suite de plans colorés, entre amandiers, cultures et plaines arides, non sans évoquer certaines images minimalistes d’Andreas Gursky.

Rapidement, nous laissons derrière nous la vaste plaine bordant les Pyrénées pour nous diriger vers de hautes régions plus sauvages : la meseta centrale, immense plateau occupant près de la moitié de la superficie espagnole. Les champs d’éoliennes remplacent alors peu à peu les élevages.

En toute fin de matinée, nous parvenons à Belchite, au sud de la province de Saragosse. Si les ruines qui trônent en marge de la nouvelle ville sont célèbres dans le pays, c’est qu’elles sont l’ultime réminiscence de l’une des plus importantes batailles de la guerre civile d’Espagne. Totalement détruit par les affrontements, en 1937, ce qui reste aujourd’hui du village défie étrangement la gravité, s’érigeant au milieu des agaves en un monceau de briques rouges grêlées d’impacts de balles et de fragments de shrapnel.

Nous explorons son église la plus emblématique en nous frayant un passage dans les hautes herbes. Seuls résonnent désormais les cris des hirondelles qui peuplent la voûte et le clocher.

Après cet arrêt, nous enchaînons de grandes distances et décidons d’ignorer certaines des potentielles étapes que j’avais prévu pour jalonner cette partie du trajet, préférant gagner d’avantage de temps pour l’Andalousie, but principal du voyage.

Dans l’après-midi brûlant, nous arrivons au village médiéval d’Albarracín, dans la sierra du même nom, en province de Teruel. Forteresse Maure datant XIIe siècle, le village à flanc de colline est cerné d’une muraille impressionnante dont l’architecture tranche nettement avec les différentes influences que l’on retrouve ici. Après avoir grimpé au sommet des fortifications, nous redescendons les ruelles pour retrouver la voiture et poursuivre de nouveau vers le sud.

Nous traversons une région montagneuse, couverte de forêts de pins, avant de gagner les plaines vallonnées de la province de Cuenca, où se trouve un nouveau pueblo abandonné, inconnu cette fois-ci, et perdu dans une campagne peu fréquentée.

Il est 18 h 30 lorsque nous y arrivons finalement. La lumière devient rasante alors que j’explore l’église bleue et blanche en vue d’y poursuivre ma série.

Lorsque j’en ressors, le soleil s’apprête à basculer sous l’horizon. N’ayant pas l’intention de passer la nuit ici, nous décidons de continuer sur notre lancée jusqu’à un petit ermitage ruiné – une fois n’est pas coutume – quelques 160 kilomètres plus au sud.

En début de nuit, nous empruntons une première piste quittant le village le plus proche, et tâtonnons un peu pour en trouver une seconde, terriblement chaotique et partiellement marquée à travers champs, censée nous mener à l’ancienne chapelle. Au bout de ce chemin de tracteur, perdu au sommet d’une petite colline karstique : l’ermitage, marqué d’une grande croix blanche, trône sous les étoiles. Vision tout droit sortie d’un film de Tarkovski.

Les conditions étant exactement celles que je voulais pour photographier ce lieu surréaliste, nous partons à la rencontre des ruines, quelques centaines de mètres à l’écart de la piste. Alors que le croissant lunaire se couche, les bruits nocturnes enveloppent les environs, participant à l’atmosphère particulière de l’endroit.

Aux environs de minuit, nous plantons la tente le long du chemin de terre. Je réalise alors en observant une lueur au nord-ouest qu’il s’agit de Madrid : nous sommes littéralement au milieu du pays. Plus de la moitié du chemin vers l’Andalousie a déjà été parcouru. Nous discutons alors d’une éventualité : en éliminant des étapes et en roulant bien, nous pouvons y arriver demain, en fin d’après-midi. Décision est prise.

• Jour 4 | 11 mars

7 h du matin. Nous enfilons nos sacs à dos et marchons directement vers l’église dominant la colline. Des nuées d’oiseaux s’en échappent et décrivent un balais autour des murs sans toit. À l’est, des bancs d’altocumulus dorés s’illuminent…

Je me concentre sur la vidéo, ce matin là. La région que nous découvrons tout autour de nous est essentiellement plate et ouverte, recouverte de vignes, de vergers et de cultures diverses, elle semble moins aride que les provinces que nous avons traversées jusque-là.

Après avoir plié le bivouac, nous entamons une longue journée de route. Au fil des heures l’aridité revient progressivement, de petites montagnes calcaires se profilent à l’horizon, et le thermomètre grimpe. Dans l’après-midi, nous débouchons sur une cuvette désertique de la région de Murcia, et les premiers palmiers sauvages apparaissent, puis se multiplient jusqu’à devenir la norme. Divers cactus, agaves et yuccas viennent s’ajouter à ce changement dépaysant de végétation. Nous traversons des villes aux jardins luxuriants et d’immenses vergers d’agrumes, avant d’émerger de nouveau dans une nature presque stérile. Nous poursuivons ainsi jusqu’à la mer et une lagune rose, avant de bifurquer vers l’ouest, et notre étape du soir. Un secteur sculpté par l’érosion, massif de badlands servant d’écrin à un lac d’un bleu vif… Mais y parvenir n’est pas évident, comme nous le découvrons vite en suivant une petite route sinueuse à travers les forêts pour finalement déboucher face à une barrière. Nous examinons la carte : un autre accès devrait pouvoir se faire via le barrage retenant l’étrange lac qui, sans lui, n’existerait probablement pas. Cette option s’avère finalement être la bonne.

Il est 18 h quand, enfin, nous apercevons le paysage stupéfiant que nous étions venu chercher. Le vent est puissant, ce soir-là, jusqu’à ce que la nuit tombe.

Aux environs de 23 h 30, nous nous installons dans la tente pour la nuit. Mais après une demi-heure de sommeil, je suis brusquement réveillé par un son étrange. Un bruit sourd et répétitif, que je n’arrive pas à identifier : quelque chose semble taper brutalement au sol avec un objet lourd, à proximité de la voiture. Le bruit ne ressemblant pas à ce que pourrait faire un animal tel qu’un sanglier, je m’imagine – un peu fatigué – que nous sommes sur la propriété de quelqu’un qui tente peut-être de nous effrayer, et crains qu’il ne s’en prenne à la voiture. Je réveille Guillaume, qui ne comprend pas non plus ce que ça peut-être, et j’en viens à la conclusion qu’il vaut mieux sortir pour s’y confronter, quoi que ça puisse être, plutôt que de rester vulnérables dans la tente. Je sors en trombe, frontale allumée, et scrute les alentours. Quelque chose semble avoir fui dans la forêt et fait encore du bruit. Puis les sons se déplacent à notre gauche, alors que Guillaume émerge de la tente. Nous récupérons au cas où nos piolets, et cherchons – en beuglant probablement quelques gentillesses. Mais nulle trace de “l’intrus”. Nous en venons à la conclusion qu’il s’agissait probablement d’un très gros sanglier qui aurait tenté de fouiller le sol, pourtant dur comme de la pierre, en s’acharnant bizarrement… Quoi qu’il en soit, si tel est le cas, mieux vaut déplacer le bivouac un peu plus loin.

Mi-endormis, mi réveillés par l’adrénaline, nous roulons vers une route forestière empruntée un peu plus tôt, et installons de nouveau la tente jetée à la hâte dans le coffre. Enfin, nous pouvons dormir.

• Jour 5 | 12 mars

Cette fois-ci, pas de réveil à l’aurore. Nous avons rattrapé notre nuit jusqu’aux alentours de 10 h du matin. De toute façon, les nuages ont déserté la région, et les images n’auraient pas été plus intéressantes que la veille. Nous nous mettons donc en route pour le vaste désert des Tabernas.

Aux alentours de 13 h 30, nous découvrons de part et d’autre de la route les anciens décors des westerns de Sergio Leone, aux côtés de studios encore en activité aujourd’hui. Nous mangeons au bord d’une petite piste en terre que les touristes empruntent pour visiter les studios, et laissons derrière nous cette région trop fréquentée. Nous avons repéré peu avant au loin un observatoire astronomique, au sommet d’une montagne bordant le désert. Après l’avoir repéré sur les cartes, nous quittons la route principale pour nous engager sur un itinéraire nettement moins couru.

Au pied des montagnes, la végétation se densifie légèrement. Malgré tout, la chaleur est encore pesante ; alors, quand nous tombons par hasard sur une petite fontaine d’eau à l’écart d’un village blanc, nous décidons de nous y laver et d’y faire une pause bienvenue.

Un peu plus d’une heure plus tard, l’ascension reprend. Les routes désertes continuent de se faufiler laborieusement le long des flancs arides de la montagne. Lentement, nous gagnons de l’altitude. Les quelques fenêtres que nous avons ça et là sur le désert, loin en-dessous de nous, nous laissent entrevoir un aperçu de ce qui nous attend au sommet. Et puis, d’épingles en lacets, nous débouchons sur une route plus large, plus raide, qui nous permet de gravir les dernières centaines de mètres de dénivelé. Enfin, nous arrivons sur le plateau sommital et apercevons les grands dômes blancs de l’observatoire de Calar Alto.

Le vent nous accueille alors que nous émergeons de la voiture dans ce décors surréaliste. Trépieds à l’épaule, nous marchons droit vers les grands blocs rocheux qui bordent le plateau au sud. Quelques minutes plus tard, nous nous hissons sur l’un d’eux, et le spectacle se dévoile enfin.

Stratosphérique. Le désert est si lointain, nu, perdu dans un voile bleu de brume atmosphérique, presque déformé par la chaleur qui en émane, que nous avons l’impression d’observer une image satellite de la région. La vue, aérienne, est immense. Tout au sud, une bande floue bleutée indique la présence de l’étroit bras de mer qui nous sépare de l’Afrique. À nos pieds, les forêts de sapins laissent rapidement place aux étendues asséchées – sculptées par de rares pluies depuis des millénaires – qui constituent les Tabernas. Une succession de collines argileuses de moins en moins hautes, couvertes d’une végétation rasante pour les plus proches de nous, totalement arides pour celles qui gisent au fond de la plaine où un soleil déclinant souligne les reliefs.

Nous observons ainsi l’astre basculer sous l’horizon, la nuit prendre place dans les moindres recoins de ce tableau démesuré qui nous enveloppe. Le bleu gagne en densité, souligné d’une bande de couleurs chaudes près de l’horizon, dans laquelle éclosent les unes après les autres les distantes lueurs des quelques villes qui bordent la Méditerranée.

La nuit nous gagne.

Nous reprenons la route en direction de notre prochaine étape, la plus anticipée, un secteur isolé et peu connu de la vaste région des Tabernas. Nous descendons le Calar Alto par son autre versant, sur une route plus large, alors que l’obscurité s’installe. La température remonte vite, jusqu’à ce que nous arrivions dans la plaine. Vers 21h, nous trouvons un emplacement pour bivouaquer, aux portes de ce nouveau désert.

• Jour 6 | 13 mars

Aussi tôt que d’habitude, nous replions la tente. À nos pieds, un canyon s’étire du nord au sud. Nous y descendons en vue d’aller dans un village proche en quête d’essence, pour ne pas nous retrouver à court en plein désert. Après avoir cherché un moment, nous faisons le plein et retournons sur les hauteurs du canyon. De là, nous nous engageons sur une longue piste en terre longeant la falaise, qui doit nous mener jusqu’au début d’une boucle que j’ai tracé sur les rares cartes que j’ai pu trouver de cette portion sauvage du désert. L’application GPS dont je me sers habituellement pour la haute montagne n’en perçoit que la moitié. Qu’importe, munit des quelques informations suffisantes à notre orientation, nous entamons notre descente dans les badlands désolés.

La piste est correcte, du moins dans un premier temps. Nous nous enfonçons dans la cuvette aride, soulevant derrière nous une colonne de poussière blanchâtre. Il n’y a ici pas âme qui vive, et les terres étant inexploitables, il n’y a dans cette zone aucune agriculture – contrairement à ce que l’on peut voir autour de certains badlands des Bardenas. La situation géographique extrêmement isolée, l’éloignement par rapport à la France et les autres pays d’Europe de l’Ouest, et l’absence d’accès ou de pistes dignes de ce nom font que les touristes ne pénètrent pas dans cette partie du désert. Aussi, nous évoluons seuls, et cette solitude se fait ressentir à mesure que nous approchons du point le plus bas, au fond d’un canyon rouge qui n’est pas sans évoquer le sud-ouest des États-Unis. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si la région sert de décors à des dizaines de westerns, péplums et autres films d’aventure depuis les années 1940, et jusqu’à aujourd’hui.

Au creux du désert, les obstacles s’accumulent : la terre constituant la piste n’est souvent qu’un chaos de creux et de bosses qu’il faut passer le plus lentement possible, alors que l’un de nous se tient à l’extérieur pour guider l’autre. S’enchaînent ensuite des cailloux aux dimensions imposantes, des fissures dans l’argile, jusqu’à ce qu’un bloc de terre mêlé de roche ne se dresse au milieu de ce qui ressemble alors plus à un sentier qu’à une piste. Je descends, armé du marteau de géologue qui ne quitte jamais ma voiture, et le rabote petit à petit jusqu’à ce que nous puissions passer.

À ces difficultés s’ajoute une brève hésitation concernant l’orientation, car la piste figurant sur le GPS s’efface de la carte, ne laissant place qu’aux indications topographiques de bases et, visuellement, à une ramification de pistes plus petites. Mais un peu de logique et le peu d’informations que j’avais pu glaner avant le départ nous suffisent finalement, et nous reprenons rapidement notre progression.

Nous commençons alors à remonter, lentement, en direction des plateaux d’où nous étions partis quelques heures plus tôt.

Sans que l’on s’en aperçoive, la journée s’est déjà bien entamée. Il est près de 15 h quand nous tombons par hasard sur un petit habitat troglodyte, probablement utilisé par quelques bergers téméraires. À son entrée, au dessus d’une vieille porte en bois surmontée d’une petite avancée de toit bricolé et croulant sous l’argile, trône une pancarte de fortune : « Hotel del Zorro« . Nous poussons la porte, uniquement maintenue par une corde usée. L’intérieur, creusé dans la terre, évoque les habitats des chercheurs d’opales australiens. Quelques meubles en bois, des matelas et une cheminée ; l’abri est sommaire, et vraisemblablement peu utilisé.

Nous refermons la porte et reprenons nos places dans la voiture : moi continuant de filmer, et Guillaume essayant laborieusement de maintenir une conduite stable sur une piste qui ne pourrait pas moins s’y prêter. Souvent, le bas de caisse ronge un cailloux, frotte sur la terre, se perd dans un nuage de poussière qui s’infiltre alors partout dans l’habitacle. Mais péniblement, mètre par mètre, nous arrivons à nous hisser sur un plateau dominant une portion impressionnante des badlands.

Le plus dur est fait. Il ne nous reste qu’à gravir les derniers enchaînements de virages, et nous rejoindrons enfin le plateau d’où nous sommes partis en fin de matinée.

Enfin, près de six heures après notre départ, en n’ayant croisé finalement qu’un unique 4×4, nous débouchons dans un champ d’oliviers. Il ne nous reste qu’à boucler la boucle en retournant nous placer au tout début de la piste, d’où l’on domine le désert dans presque toutes les directions.

Nous profitons alors d’un repos mérité, guitare et bières à l’appui, jusqu’à ce que le soleil s’approche de l’horizon et qu’il nous faille reprendre trépieds et appareils pour aller capter son déclin.

Au loin, la silhouette enneigée de la Sierra Nevada se teinte de rouge.

Tandis que la lumière se retire du ciel, les étoiles s’installent dans un crépuscule bleu. Quand la nuit est enfin tombée, la lune s’élève et sa lueur inonde de nouveau les Tabernas.

• Jour 7 | 14 mars

Au matin, nous reprenons nos postes. Les ombres étirées s’amenuisent, et les couleurs s’estompent au fil des minutes.

La prochaine étape que j’ai prévue, si elle n’est pas la plus joyeuse ni certainement la plus belle, est dans une certaine mesure l’une des plus impressionnantes.

Il s’agit de la péninsule d’Almería, recouverte de serres sur plus de 40 km de long et 20 km de large, surnommée bien justement la « mer de plastique ». C’est de là que proviennent la majeure partie des légumes qui se retrouvent en toutes saisons sur les étals des supermarchés de France, d’Allemagne, du Royaume-Uni, et de partout en Europe.

Spectacle désolant, résultat direct et concret de ce que le modèle capitaliste et l’agriculture intensive peuvent produire de plus infâme. Exploitations inhumaines d’immigrés clandestins ; pollution record en plastique, pesticides et engrais ; destruction des sols ; épuisement des nappes phréatiques et assèchement des rivières, si bien que l’eau elle-même doit désormais être importée jusqu’ici. Un désastre largement documenté, sur lequel chacun d’entre nous souhaitant consommer hors-saison ferme pourtant les yeux.

Je voulais voir ça par moi-même. Nous filons donc au sud, traversons la Sierra Nevada qui se dressait au loin depuis des jours, et redescendons droit vers la Méditerranée. En début d’après-midi, nous approchons du point de vue visé. Finalement, au détour d’un virage, la scène se dévoile soudain.

À perte de vue s’étend un océan blanchâtre, dont émane un air déformé par la chaleur. Au cœur de cette vision dystopique se dresse un unique gratte-ciel, cerné de bidonvilles. En plongeant du regard dans ce paysage déprimant, on peut voir s’affairer les camions, machines et travailleurs, tout autour des bâches démesurées qui couvrent les cultures intensives. Les collines d’où nous observons la scène sont jonchées de détritus et de fragments de plastique, et les ruisseaux qui y coulaient il y a longtemps ne sont désormais plus que d’arides tranchées béantes. Au milieu du blanc uniforme, des bassins artificiels étincellent tristement. Tout au fond, la mer apparaît grisâtre, voilée par la pollution et l’atmosphère saturée de chaleur. De titanesques portes-conteneurs y voguent en direction du proche détroit de Gibraltar.

Nous mangeons là, dépités face à l’aberrant décor qui nous fait face, et décidons de le traverser jusqu’à la mer, plongeant dans cet océan de plastique pour nous enfoncer au cœur de l’absurde.

Au-dessus des serres, l’air flou ondule comme au sommet d’un feu. Des ouvriers aux mines épuisées déambulent le long de la route, entre les cactus qui poussent anarchiquement. La brise qui entre par nos fenêtres semble viciée, annonciatrice de la toxicité des produits qu’elle dissémine à travers la péninsule. Les débris s’accumulent au pied des bâches opaques et impénétrables qui nous entourent.

Nous sentons qu’il ne faut pas nous attarder ici. Après un long moment, nous atteignons le bord de mer. Une marina le longe comme si de rien n’était, singeant un décor idyllique en lisière d’un enfer industriel. Nous laissons derrière nous les rangées de palmiers et les plages désertes, et décidons pour la première fois d’emprunter une autoroute pour nous échapper le plus vite possible de ce cauchemar blanc.

Dans l’après-midi, nous avons récupéré les routes de l’arrière-pays et approchons de la région montagneuse où nous comptons passer la nuit, dans les environs de Malaga. Le paysage, aride jusqu’à présent, se verdit peu à peu, non sans évoquer la Toscane. Le climat y semble plus clément. Nos esprits se libèrent des visions d’Almería, et en début de soirée nous parvenons aux étonnants reliefs karstiques que nous visions. L’endroit est malheureusement plus touristique que je l’attendais, et pour la première fois depuis le départ nous ne sommes pas seuls. Du moins dans un premier temps, car en nous mettant à l’écart du secteur « principal », nous retrouvons la solitude ; et au fil de la soirée, les dernières voitures repartent finalement vers la plaine.

Les formations géologiques calcaires, empilements de plaques rocheuses et sols crevassés, sont ici des plus surréalistes. Malgré tout, le ciel reste désespérément vide.

Le soir s’installe sur les collines andalouses. Des dizaines de petits points lumineux s’allument progressivement jusqu’à l’horizon, où ils s’amassent pour former Malaga, sur les rives de la Méditerranée.

Alors qu’un crépuscule frais enveloppe les reliefs calcaires, nous discutons dans la voitures, portes ouvertes, en buvant une bière méritée après une longue journée de route. J’ai soudain l’impression de percevoir une présence proche de moi. Je baisse les yeux, et tombe nez à nez avec la tête de ce que je pense d’abord être un chien. C’est en fait un renard qui me fixe tranquillement, le museau glissé sous la portière, l’air coupable, comme pris en flagrant délit. Et pour cause : l’animal croque une canette en aluminium vide, repasse sous la portière et trottine à une vingtaine de mètres avec son butin. Quand il s’aperçoit que l’objet ne constituera pas un repas intéressant, il revient vers nous, et rôde autour de la voiture durant quelques minutes, reniflant l’air, nous scrutant timidement, pas farouche. Et puis, soudainement, il repart dans l’obscurité des collines. Apparition assez magique – quoi qu’il me faut désormais aller récupérer la canette à la lueur de la frontale.

Au-dessus de nous, les étoiles s’élèvent.

• Jour 8 | 15 mars

Quand nous émergeons de la tente, vers 8 h, un troupeau de moutons broute les quelques touffes d’herbes qui dépassent encore autour de nous. Une voile brumeux plane sur la campagne, adoucissant d’avantage les ondulations des collines verdoyantes. Les cris exotiques des oiseaux du sud se font écho dans les rochers.

Aujourd’hui est un jour particulier. Nous allons atteindre, enfin, le point le plus au sud qu’il est possible de rallier sur la péninsule Ibérique et l’Europe de l’Ouest, et frôler l’Afrique d’une infime dizaine de kilomètres.

Nous prenons donc la route vers Tarifa. En début d’après-midi, dans une atmosphère bleue et floue, au loin, apparaît le rocher de Gibraltar. Un peu plus tard, nous passons Algésiras, et croisons les premiers panneaux écrits en Espagnol et Arabe. Prendre le premier ferry pour le Maroc nous démange, mais nous continuons plein sud. Vers 15 h, nous nous arrêtons sur un point de vue élevé, sur la côte. Le détroit du Gibraltar s’étend d’est en ouest en un fin bras de mer, et face à nous, sur l’autre rive, les montagnes marocaines s’élèvent au dessus de l’eau étincelante. L’Afrique.

Nous décidons de prendre une petite route pour descendre sur la rive. Des panneaux militaires en interdisent l’accès, mais semblent bien usés. Un vieux 4×4 passe, et nous décidons de lui emboîter le pas, jusqu’à tomber sur une caserne effectivement abandonnée. La voie semble libre, et nous continuons ainsi jusqu’à flanc de falaise sur une piste en béton bordée de genets, ne croisant plus que quelques vaches noires et autres mules errantes.

Nous débouchons sur une petite plage de galets, où nous traînons un moment, avant de retourner vers la voiture. Là, nous prenons quelques minutes pour en faire le tour, et découvrons que les pneus avant ont été usés jusqu’à la corde par les pistes des déserts que nous avons traversé. La voiture étant une traction avant, les pneus arrières sont en bien meilleur état, aussi nous décidons d’intervertir les deux paires. Nous sortons le cric, levons la roue avant-gauche, y fixons la roue de secours, puis levons la roue arrière-gauche et y mettons la roue avant que nous venons d’enlever, avant de relever la roue de secours pour y mettre la roue arrière-gauche – le tout étant largement plus simple que l’on peut le croire à l’écrit. Mais au moment de répéter l’opération du côté droit, nous nous rendons compte qu’un garagiste moyennement futé a posé deux écrous plus petits sur les quatre qui tiennent la roue. Hors, nous n’avons qu’une clé sous la main. Nous essayons alors divers stratagèmes pour défaire les écrous, arrêtons une voiture qui passait par là pour leur demander s’ils ont une clé correspondante, mais rien à faire.

L’après-midi est bien entamé, mais il nous reste une option si nous faisons vite : foncer à Tarifa, dont nous sommes proches et où nous devions aller quoi qu’il arrive, et trouver une clé, d’une manière ou d’une autre.

Nous y arrivons peu après, avec nos roues asymétriques, et commençons à aller voir tout ce qui ressemble à un garage. Fermés, et encore fermés. Nous essayons les échoppes des rares stations-service, mais nulle clé à l’horizon. Finalement, nous dénichons un vendeur de pneus qui semble ouvert ! Guillaume saute de la voiture pour aller retenir le gérant pendant que je me gare comme je peux. L’homme allait partir, mais nous donne cinq minutes et une clé en croix ayant les bonnes dimensions. Comme à un stand de Formule 1, nous sortons le cric et répétons les opérations précédentes en un temps record, si bien que le gérant finit par nous dire d’y aller tranquillement. En moins de cinq minutes, le changement est fait, nous rendons la clé, et partons vers la plage après une bonne salve de remerciements.

Nous dénichons un petit parking à l’extérieur de la ville. Les plages sont quasi désertes en ce mois de mars, seuls de vieux camions et quelques voitures aussi usées que la nôtre sont garées là. Le soleil plane à l’ouest, une brise légère souffle sur la plage, immense, car ici la Méditerranée se mélange à l’océan Atlantique et ses marées.

Nous partons nous baigner, une heure avant le coucher du soleil, tout au bout du pays, quelque part entre l’Europe et l’Afrique. Une rapide douche solaire plus tard, nous traînons sur le petit parking où de gros vans aménagés encore encrassés de sable prennent le soleil, alors que les familles d’Allemands qui les conduisent profitent de la soirée, tout juste rentrés du Sahara.

L’ambiance est particulière, ce soir-là. Comme un sentiment de bout du monde, situé entre la fin d’un continent et le début d’un autre ; lieu de passage où la brise charrie des rêves de voyages lointains. Il faut avoir parcouru par la route ces 2000 kilomètres depuis la France pour réellement prendre la mesure de la distance de ces terres sur l’autre rive qui semblent nous appeler irrésistiblement.

Nous nous installons pour la soirée sous une petite cahute en bois, sur la plage. Le soleil se couche, les cirrus rougissent, les éoliennes se mettent à clignoter sur les montagnes marocaines et les collines qui nous entourent. Au loin, de hauts voiliers et d’immenses cargos voguent lentement, surplombés par le vol des mouettes. Le soleil disparaît sous la surface océanique. Les phares se mettent en marche et commencent à balayer l’horizon de part et d’autre du détroit, alors que les dernières couleurs se diluent dans la nuit.

Nous passons la soirée là, jusqu’à une heure tardive, à fêter la frontière méridionale de notre voyage. Les regards rivés sur les côtes qui nous font face, où s’éparpillent les quelques lueurs de villages isolés, nous nous exclamons de temps à autre : « C’est l’Afrique, nom de dieu« . Nous nous promettons de revenir un jour pour traverser ce détroit, et plantons la tente un peu plus loin, au beau milieu de la nuit.

• Jour 9 | 16 mars

Pour la première fois depuis notre départ, le réveil est tardif dans la matinée. Le soleil brille, mais un vent furieux s’est levé dans la nuit et secoue la tente comme s’il voulait l’arracher. Nous la replions tant bien que mal avant de retourner vers Tarifa.

Après avoir fait quelques courses, nous marchons jusqu’au bout d’une petite jetée menant à un fortin cerné par les eaux. Des kite-surfs s’élèvent au-dessus de l’océan, alors que nous tenons à peine debout dans les rafales. Nous restons un instant, mangeons un morceau, et reprenons la route.

Cap au nord, désormais. La journée s’annonce longue, car nous visons l’Algarve, au sud du Portugal. Les agaves, yuccas et figuiers de Barbarie défilent, et nous frôlons Séville quelques heures plus tard, puis Huelva, et enfin la frontière. Quand nous la traversons, le thermomètre indique 30°c.

Dans la soirée, nous arrivons à Praia da Marinha, une plage cernée de falaises calcaires plongeant dans l’Atlantique. Sans surprise cette fois, le lieu est nettement plus touristique – à l’image du pays tout entier. Alors que nous n’avons pratiquement croisé personne des Pyrénées à l’Andalousie, nous sommes ici cernés de voitures quand nous nous garons sur le parking aménagé.

Quoi qu’il en soit, malgré les drones qui planent et les touristes qui demandent à être pris en photo du haut des falaises, nous profitons un peu à l’écart d’un coucher de soleil paisible, bien que je me sente ici clairement moins à ma place.

La foule nous pousse à partir un peu plus à l’ouest, jusqu’au Cap Saint-Vincent, où nous ne trouvons personne. Ici le vent se déchaîne, glacial. Un phare tranche l’obscurité par éclairs successifs, éclairant la route déserte tandis que je me débats une fois encore avec la tente.

• Jour 10 | 17 mars

Plein nord, de nouveau. Nous faisons halte à Sines pour midi, et passons Lisbonne vers la fin de journée, avant de nous diriger vers le Cabo Raso et enfin Praia da Ursa, une plage plus isolée, encore une fois cernée de falaises – cette fois nettement plus impressionnantes. Alors que nous en approchons, une tourmente sourde plane sur l’océan, fractionnant la lumière en dizaines de tâches éparses à la surface de l’eau.

Un temps « normand » pèse sur la côte, oscillant entre rafales pluvieuses et vent sec sous un ciel noir. La soirée passe, un nouveau phare nous envoie ses flashs à l’horizon, et une tempête rend laborieuse l’installation de la tente.

Demain sera notre plus longue journée de route. Un peu plus de 9h, pour aller nous perdre de nouveau au beau milieu de l’Espagne, en province de Ségovie.

• Jour 11 | 18 mars

L’asphalte défile dés l’aube, alors que nous traversons l’intérieur du Portugal dans une région très boisée. Les eucalyptus cèdent la place à des pins, puis à de petites montagnes, avant que nous ne redescendions en Espagne dans de grandes étendues d’arbres têtards. Quand le soleil se couche, de longs bancs de cirrus commencent à rougir, et nous prenons une route de terre au hasard pour déboucher au beau milieu des arbres.

Le soir tombe. Nous poursuivons notre route jusqu’à un nouveau village abandonné, et y arrivons au beau milieu de la nuit. Une minuscule piste mène aux ruines, en marge d’un petit village dans une région rurale. L’église, massive, se dresse dans l’obscurité sous la pleine lune. Au loin, des chiens aboient dans les fermes, rompant un silence absolu.

Nous pénétrons dans l’ancien temple, et découvrons à la lueur de nos frontales l’intérieur immense de l’édifice. Après une courte exploration, nous nous installons pour la nuit.

• Jour 12 | 19 mars

Au lever du soleil, le réveil est brutal : un chien, protégeant un troupeau de moutons distant de quelques centaines de mètres, nous a flairé et est venu faire son travail. Les aboiements nous tirent de notre sommeil et de nos duvets, et nous sortons en beuglant plus fort que lui pour le calmer. Il comprend finalement que nous ne représentons pas un danger, et file retrouver son troupeau.

Je retourne dans l’église, alors que les premiers rayons du soleil s’infiltrent par les ouvertures. De toutes celles que j’ai pu photographier pour ma série, celle-ci est définitivement la plus grande et la plus impressionnante. Comme souvent, des dizaines d’hirondelles nichent sous la voûte, et leurs cris résonnent dans l’espace vide.

Je trouve un minuscule escalier en colimaçon montant au clocher, et m’élève de quelques mètres, au-dessus du narthex – à l’entrée faisant face à la nef et au chœur.

Je poursuis l’ascension du petit escalier et débouche dans une petite pièce sous le clocher. Une échelle en fer rouillé y grimpe, et semble encore assez solide pour l’emprunter. Arrivé dans le clocher, quelques contorsions me font émerger sur un tapis de déjections séchées d’hirondelles, mais la vue sur les ruines et la campagne environnante baignée de lumière dorée valait bien le coup. Je redescend dans la foulée, retrouve Guillaume, et nous repartons en direction de Villalba, prochain pueblo abandonnée.

Nous l’atteignons aux alentours de midi. Malheureusement, l’église y est complètement effondrée et envahie de friches. Nous mangeons sous un ciel chargé, et il ne nous reste alors plus qu’un lieu où nous rendre pour clore le road trip en beauté : les désormais familières Bardenas Reales.

Un peu avant 14 h, nous passons au nord de Tudela et entrons dans le désert, pour une fois par l’ouest via la seule route goudronnée y menant. Manque de chance, nous sommes en pleine Semana Santa (semaine sainte), fête chrétienne célébrée dans tous le pays, et ces jours-ci sont fériés. Le désert, déjà largement plus fréquenté que quelques années auparavant à cause de sa popularité sur les réseaux sociaux (à laquelle j’ai participé malgré moi), est alors bondé.

Heureusement, les gens se cantonnent aux pistes, et de surcroît la partie des hauts badlands est censée être interdite très bientôt (nous ne l’apprendrons que plus tard, mais l’interdiction était en réalité entrée en vigueur tout juste la veille).

Après avoir réalisé quelques plans le long de la piste, nous nous éloignons sur celle qui me sert habituellement d’accès depuis l’est, pour nous garer vers l’arrière des badlands et marcher jusqu’à notre lieu de bivouac. Vers 16 h, nous nous équipons et commençons à avancer à travers la végétation des barrancos, avant de déboucher dans un petit canyon donnant sur le plateau qui nous permettra de basculer au cœur des monts argileux.

Après y avoir fait une halte, nous continuons l’ascension avant de redescendre sur les plateaux isolés du centre du désert. Le coucher du soleil ne nous déçoit pas, et le crépuscule s’installe alors qu’un vent violent souffle depuis la plaine centrale.

Nous installons notre ultime bivouac dans une petite cuvette abritée. La pleine lune qui s’élève illumine le désert blanc, si bien que les frontales deviennent inutiles pour évoluer sur les collines. Le vent finit par s’évanouir, et nous nous endormons dans un silence parfait.

• Jour 13 | 20 mars

Avant l’aube, nous replions la tente une dernière fois et faisons nos sacs. Comme un doute subsiste sur l’interdiction d’accès, nous préférons rester discrets et quitter les lieux avant le jour. Alors que la lune se couche, nous grimpons les crêtes terreuses jusqu’au plateau sommital et plongeons de nouveau dans les canyons qui s’éloignent des reliefs. En longeant le fond d’un large lit herbeux de rivières éphémères, nous rejoignons la voiture en une quarantaine de minutes de marche.

Le soleil se lève, et nous roulons désormais vers le nord-est, pour achever la grande diagonale entamée deux jours auparavant au départ de la côte portugaise, traverser les Pyrénées, et retrouver la France. Après avoir passé le tunnel de Bielsa et redescendu la vallée d’Aure, nous prenons un café en marge de Saint-Lary en regardant les montagnes. Partis initialement pour un simple aller-retour en Andalousie, nous aurons finalement traversé une grande partie de l’Espagne et du Portugal, atteint le point le plus au sud de la péninsule Ibérique, et parcouru plus de 5000 kilomètres au total. Un parfait prélude à la saison estivale qui approche, et que je passerais à traquer les orages et parcourir les montagnes dans la chaîne Pyrénéenne est les régions qui l’entourent du nord au sud.


Pour la seconde fois depuis le début de mes récits photographiques, et après avoir constaté les dégradations inévitables causées par leur divulgation, les noms des différents villages abandonnés – excepté Belchite, qui est bien connu – ont été changés (les supprimer totalement nuisant à la narration) dans une optique de préservation de ces lieux particulièrement fragiles. Je ne répondrai donc désormais plus à ces requêtes précises.

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