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Péninsule Ibérique : Des Pyrénées à Gibraltar

by Maxime Daviron

L’Espagne, depuis que je vis dans la région de Toulouse, a toujours été pour moi une destination logique et incontournable, à la fois plus proche pays étranger et source inépuisable d’un dépaysement aussi surprenant qu’accessible. Pourtant si j’ai entrepris de parcourir régulièrement la région bordant l’autre côté des montagnes, jamais jusqu’ici je n’avais été plus au sud que le delta de l’Ebre, à peine 230 kilomètres au delà de la frontière pyrénéenne. Malgré ça, les lieux intéressants épinglés sur Google Earth ou listés dans des dossiers inexploités – majoritairement au cœur de l’Andalousie – s’accumulaient depuis trop longtemps… Il était temps de sauter le pas.

Et l’occasion se présenta finalement : avec Guillaume, un ami avec qui je préparais depuis plusieurs mois d’importants projets dans le domaine de la vidéo, nous voulions réaliser un moyen métrage basé sur ce road trip dans le but de tester différentes idées et de voir à quelles problématiques nous devrions faire face. Cette expérience allait compléter mon premier essai lors d’une traversée de l’Amérique du Nord, qui plus est avec du matériel déjà plus adapté.

Il ne me restait plus qu’à dessiner les grandes lignes d’un itinéraire : initialement, il se constituait en un simple aller-retour jusqu’en Andalousie, restant dans la moitié est du pays. La réalité – comme l’atteste la carte ci-dessous – laissa l’improvisation nous emporter aux dernières limites de la péninsule, et jusqu’au Portugal.

• Jour 1 | 8 mars

Vient finalement le jour du départ. Dans une voiture chargée à bloc de matériel de photographie, vidéo, trekking, bivouac, et de tout le nécessaire pour un road trip de deux semaines, nous entamons ce qui sera une longue route à travers la péninsule ibérique.

Cap sur Arenillas Vell, première étape et premier village abandonné de ce voyage. Partis tard, nous traversons les Pyrénées en fin d’après-midi. Peu avant 19 h, une lumière rougeâtre illumine des falaises lointaines alors que nous sommes toujours sur la route, et il nous faut trouver rapidement un point de vue acceptable pour profiter des dernières couleurs du soir.

Une demi-heure plus tard, nous empruntons la piste finale au pied de l’ancien village perché.

Un fin croissant de lune plane au dessus de l’ouest alors que nous installons le bivouac au bord de la piste. Le crépuscule est doux au sud de la frontière ; souligné par le chant des oiseaux et quelques aboiements diffus provenant d’un hameau perdu dans les collines. Une atmosphère de printemps enveloppe l’arrière-pays, en ce premier soir du voyage.

• Jour 2 | 9 mars

7 h du matin. Nous entamons un rythme qui s’imposera pour une quinzaine de jours, en émergeant de la tente une quarantaine de minutes avant le lever du soleil.

Je commence à filmer les plans de la première séquence du film, alors que des bancs d’altocumulus colorés s’étalent autour de nous ; et nous entamons la marche en direction des ruines, à travers le maquis puis droit dans une pente rocailleuse. Au sommet de la colline, Arenillas Vell. Comme toujours, ce qui m’intéresse avant tout est son église abandonnée, sujet principal d’une série amorcée en 2014 puis reprise en 2017, après mon retour du Canada. Je traverse ce qui devait être la ruelle principale alors que Guillaume explore une autre partie du pueblo, avant de déboucher sur les vestiges du cimetière. Quelques mètres plus loin, en me faufilant entre des murs, je découvre l’entrée de l’église, entourée d’une jungle de ronces et de hautes herbes.

Alors que je passe l’embrasure, la silhouette blanche d’une chouette effraie s’élance de l’autre bout de la nef et s’envole à travers la voûte éventrée. L’intérieur du sanctuaire n’est pas bien grand, et un petit sentier circule entre les ronciers qui ont envahi l’espace. Je réalise mes prises de vue, et sors poursuivre mon exploration.

Un chemin en face de l’entrée descend sur le versant sud, avant d’effectuer un lacet vers la gauche. Là, je suis surpris de découvrir que le village est en réalité nettement plus vaste que je l’imaginais : de l’autre côté de la colline s’enfonçant vers un vallon boisé s’étalent des dizaines de maisons recouvertes de lierre.

Nous poursuivons chacun notre exploration de notre côté dans le dédale de ruelles, et nous retrouvons un peu plus tard au cœur des ruines. La matinée passe, nous retournons au bivouac pour replier le matériel et amorcer notre longue descente vers le sud.

La destination du jour est un désert catalan, plus petit et plus isolé que celui des Bardenas, isolement qui se ressent à l’état des pistes qui le traversent, et que j’avais déjà explorées en juin 2018.

Le long de la route nous y menant, nous croisons de nombreuses cigognes nichées sur les pylônes électriques, les silos à grains et les toits des églises. L’ambiance se fait de plus en plus aride, et le mois de mars s’avère évoluer en un été précoce. Vers 15 h, nous empruntons la longue piste rectiligne menant au cœur des badlands. Rares sont les véhicules à croiser notre route, désormais.

Nous filons vers les plateaux dominant le désert au sud, avant de redescendre dans le vallon asséché, réalisant divers plans pour le futur moyen métrage. La journée défile, et en début de soirée nous suivons un sorte d’ancien sillon de tracteur pour dénicher un endroit où passer la nuit. Au bout du chemin, au pied d’un grand monolithe d’argile isolé dans la petite plaine, nous faisons une découverte pour le moins insolite : un fauteuil en cuir trône au milieu du désert. Le lieu de bivouac est tout trouvé.

Nous laissons derrière nous le futur campement et décidons d’aller gravir la plus haute mesa (relief au sommet plat) proche de nous. L’ascension est des plus scabreuses : d’abord à travers un maquis dense, puis le long des pentes abruptes et croulantes de la haute colline. En moins d’une demi-heure, nous parvenons au sommet. La cime est coiffée d’un plateau rocheux sur lequel nous nous installons pour contempler le déclin du soleil : nous dominons toutes les Monegros, et l’horizon s’ouvre jusqu’aux Pyrénées.

Le vent souffle en rafales, mais la lumière rasante compense ces conditions difficiles. Il faut cependant bien veiller à ce que le matériel posé au sol ne bouge pas, car à nos pieds un à-pic termine sur des pentes raides une cinquantaine de mètres plus bas… Alors que la lumière s’amenuise, nous nous avançons vers un petit avant-sommet en contrebas. Le cheminement est tout sauf naturel, raide, nous forçant à désescalader, sauter des crevasses peu rassurantes et glisser le long des crêtes d’argile. Guillaume décide de rester sur ce replat, quant à moi je préfère redescendre dans la plaine où j’avais aperçu, au pied du monolithe, une petite praire de fleurs variées. Le couchant s’annonce superbe, à en croire les cirrus qui ondulent à l’ouest au dessus d’un horizon dégagé. Je dois faire vite… Mais encore une fois, cheminer le long de ces pentes est complexe et risqué, tant le terrain est escarpé et croulant. Je parviens à trouver une petite vire longeant un surplomb, qui me fait rejoindre un creux raide le long duquel je peux progresser en m’aidant de la végétation, et redescendre sans trop de difficulté. Je préviens Guillaume de l’itinéraire, mais j’apprendrais plus tard que, le réseau manquant, il n’avait pas reçu mon message. Il lui faudra donc descendre de nuit, à l’aveugle, dans un terrain abominable.

J’arrive finalement in extremis dans la petite plaine où nous avons prévu de bivouaquer. En contrebas, les buissons fleurissent tout autour d’un étrange monticule érodé : la composition que je cherchais. Comme prévu, les cirrus s’enflamment, et gardent une teinte rosée puis rouge jusqu’au crépuscule. L’ambiance de ce désert coloré par le printemps est surprenante, contrastant avec son aridité.

• Jour 3 | 10 mars

Le soleil inonde de lumière la petite plaine fleurie, alors que nous réalisons nos images du matin. Rapidement, il finit par nettement réchauffer l’atmosphère, annonçant la couleur pour la suite de notre voyage – que nous reprenons d’ailleurs dans la foulée et mettant le cap vers un village en ruines cette fois bien connu du grand public.

Les paysages qui défilent sont de plus en plus arides, dénués de forêts, bien que les cultures y soient encore prédominantes, ponctuées parfois des nauséabondes porcheries industrielles qui parsèment la région. Le décors se change en une suite de plans colorés, entre amandiers, cultures et plaines arides, non sans évoquer certaines images minimalistes d’Andreas Gursky.

Rapidement, nous laissons derrière nous la vaste plaine bordant les Pyrénées pour nous diriger vers de hautes régions plus sauvages : la meseta centrale, immense plateau occupant près de la moitié de la superficie espagnole. Les champs d’éoliennes remplacent alors peu à peu les élevages.

En toute fin de matinée, nous parvenons à Belchite, au sud de la province de Saragosse. Si les ruines qui trônent en marge de la nouvelle ville sont célèbres dans le pays, c’est qu’elles sont l’ultime réminiscence de l’une des plus importantes batailles de la guerre civile d’Espagne. Totalement détruit par les affrontements, en 1937, ce qui reste aujourd’hui du village défie étrangement la gravité, s’érigeant au milieu des agaves en un monceau de briques rouges grêlées d’impacts de balles et de fragments de shrapnel.

Nous explorons son église la plus emblématique en nous frayant un passage dans les hautes herbes. Seuls résonnent désormais les cris des hirondelles qui peuplent la voûte et le clocher.

Après cet arrêt, nous enchaînons de grandes distances et décidons d’ignorer certaines des potentielles étapes que j’avais prévu pour jalonner cette partie du trajet, préférant gagner d’avantage de temps pour l’Andalousie, but principal du voyage.

Dans l’après-midi brûlant, nous arrivons au village médiéval d’Albarracín, dans la sierra du même nom, en province de Teruel. Forteresse Maure datant XIIe siècle, le village à flanc de colline est cerné d’une muraille impressionnante dont l’architecture tranche nettement avec les différentes influences que l’on retrouve ici. Après avoir grimpé au sommet des fortifications, nous redescendons les ruelles pour retrouver la voiture et poursuivre de nouveau vers le sud.

Nous traversons une région montagneuse, couverte de forêts de pins, avant de gagner les plaines vallonnées de la province de Cuenca, où se trouve un nouveau pueblo abandonné, inconnu cette fois-ci, et perdu dans une campagne peu fréquentée.

Il est 18 h 30 lorsque nous y arrivons finalement. La lumière devient rasante alors que j’explore l’église bleue et blanche en vue d’y poursuivre ma série.

Lorsque j’en ressors, le soleil s’apprête à basculer sous l’horizon. N’ayant pas l’intention de passer la nuit ici, nous décidons de continuer sur notre lancée jusqu’à un petit ermitage ruiné – une fois n’est pas coutume – quelques 160 kilomètres plus au sud.

En début de nuit, nous empruntons une première piste quittant le village le plus proche, et tâtonnons un peu pour en trouver une seconde, terriblement chaotique et partiellement marquée à travers champs, censée nous mener à l’ancienne chapelle. Au bout de ce chemin de tracteur, perdu au sommet d’une petite colline karstique : l’ermitage, marqué d’une grande croix blanche, trône sous les étoiles. Vision tout droit sortie d’un film de Tarkovski.

Les conditions étant exactement celles que je voulais pour photographier ce lieu surréaliste, nous partons à la rencontre des ruines, quelques centaines de mètres à l’écart de la piste. Alors que le croissant lunaire se couche, les bruits nocturnes enveloppent les environs, participant à l’atmosphère particulière de l’endroit.

Aux environs de minuit, nous plantons la tente le long du chemin de terre. Je réalise alors en observant une lueur au nord-ouest qu’il s’agit de Madrid : nous sommes littéralement au milieu du pays. Plus de la moitié du chemin vers l’Andalousie a déjà été parcouru. Nous discutons alors d’une éventualité : en éliminant des étapes et en roulant bien, nous pouvons y arriver demain, en fin d’après-midi. Décision est prise.

• Jour 4 | 11 mars

7 h du matin. Nous enfilons nos sacs à dos et marchons directement vers l’église dominant la colline. Des nuées d’oiseaux s’en échappent et décrivent un balais autour des murs sans toit. À l’est, des bancs d’altocumulus dorés s’illuminent…

Je me concentre sur la vidéo, ce matin là. La région que nous découvrons tout autour de nous est essentiellement plate et ouverte, recouverte de vignes, de vergers et de cultures diverses, elle semble moins aride que les provinces que nous avons traversées jusque-là.

Après avoir plié le bivouac, nous entamons une longue journée de route. Au fil des heures l’aridité revient progressivement, de petites montagnes calcaires se profilent à l’horizon, et le thermomètre grimpe. Dans l’après-midi, nous débouchons sur une cuvette désertique de la région de Murcia, et les premiers palmiers sauvages apparaissent, puis se multiplient jusqu’à devenir la norme. Divers cactus, agaves et yuccas viennent s’ajouter à ce changement dépaysant de végétation. Nous traversons des villes aux jardins luxuriants et d’immenses vergers d’agrumes, avant d’émerger de nouveau dans une nature presque stérile. Nous poursuivons ainsi jusqu’à la mer et une lagune rose, avant de bifurquer vers l’ouest, et notre étape du soir. Un secteur sculpté par l’érosion, massif de badlands servant d’écrin à un lac d’un bleu vif… Mais y parvenir n’est pas évident, comme nous le découvrons vite en suivant une petite route sinueuse à travers les forêts pour finalement déboucher face à une barrière. Nous examinons la carte : un autre accès devrait pouvoir se faire via le barrage retenant l’étrange lac qui, sans lui, n’existerait probablement pas. Cette option s’avère finalement être la bonne.

Il est 18 h quand, enfin, nous apercevons le paysage stupéfiant que nous étions venu chercher. Le vent est puissant, ce soir-là, jusqu’à ce que la nuit tombe.

Aux environs de 23 h 30, nous nous installons dans la tente pour la nuit. Mais après une demi-heure de sommeil, je suis brusquement réveillé par un son étrange. Un bruit sourd et répétitif, que je n’arrive pas à identifier : quelque chose semble taper brutalement au sol avec un objet lourd, à proximité de la voiture. Le bruit ne ressemblant pas à ce que pourrait faire un animal tel qu’un sanglier, je m’imagine – un peu fatigué – que nous sommes sur la propriété de quelqu’un qui tente peut-être de nous effrayer, et crains qu’il ne s’en prenne à la voiture. Je réveille Guillaume, qui ne comprend pas non plus ce que ça peut-être, et j’en viens à la conclusion qu’il vaut mieux sortir pour s’y confronter, quoi que ça puisse être, plutôt que de rester vulnérables dans la tente. Je sors en trombe, frontale allumée, et scrute les alentours. Quelque chose semble avoir fui dans la forêt et fait encore du bruit. Puis les sons se déplacent à notre gauche, alors que Guillaume émerge de la tente. Nous récupérons au cas où nos piolets, et cherchons – en beuglant probablement quelques gentillesses. Mais nulle trace de “l’intrus”. Nous en venons à la conclusion qu’il s’agissait probablement d’un très gros sanglier qui aurait tenté de fouiller le sol, pourtant dur comme de la pierre, en s’acharnant bizarrement… Quoi qu’il en soit, si tel est le cas, mieux vaut déplacer le bivouac un peu plus loin.

Mi-endormis, mi réveillés par l’adrénaline, nous roulons vers une route forestière empruntée un peu plus tôt, et installons de nouveau la tente jetée à la hâte dans le coffre. Enfin, nous pouvons dormir.

• Jour 5 | 12 mars

Cette fois-ci, pas de réveil à l’aurore. Nous avons rattrapé notre nuit jusqu’aux alentours de 10 h du matin. De toute façon, les nuages ont déserté la région, et les images n’auraient pas été plus intéressantes que la veille. Nous nous mettons donc en route pour le vaste désert des Tabernas.

Aux alentours de 13 h 30, nous découvrons de part et d’autre de la route les anciens décors des westerns de Sergio Leone, aux côtés de studios encore en activité aujourd’hui. Nous mangeons au bord d’une petite piste en terre que les touristes empruntent pour visiter les studios, et laissons derrière nous cette région trop fréquentée. Nous avons repéré peu avant au loin un observatoire astronomique, au sommet d’une montagne bordant le désert. Après l’avoir repéré sur les cartes, nous quittons la route principale pour nous engager sur un itinéraire nettement moins couru.

Au pied des montagnes, la végétation se densifie légèrement. Malgré tout, la chaleur est encore pesante ; alors, quand nous tombons par hasard sur une petite fontaine d’eau à l’écart d’un village blanc, nous décidons de nous y laver et d’y faire une pause bienvenue.

Un peu plus d’une heure plus tard, l’ascension reprend. Les routes désertes continuent de se faufiler laborieusement le long des flancs arides de la montagne. Lentement, nous gagnons de l’altitude. Les quelques fenêtres que nous avons ça et là sur le désert, loin en-dessous de nous, nous laissent entrevoir un aperçu de ce qui nous attend au sommet. Et puis, d’épingles en lacets, nous débouchons sur une route plus large, plus raide, qui nous permet de gravir les dernières centaines de mètres de dénivelé. Enfin, nous arrivons sur le plateau sommital et apercevons les grands dômes blancs de l’observatoire de Calar Alto.

Le vent nous accueille alors que nous émergeons de la voiture dans ce décors surréaliste. Trépieds à l’épaule, nous marchons droit vers les grands blocs rocheux qui bordent le plateau au sud. Quelques minutes plus tard, nous nous hissons sur l’un d’eux, et le spectacle se dévoile enfin.

Stratosphérique. Le désert est si lointain, nu, perdu dans un voile bleu de brume atmosphérique, presque déformé par la chaleur qui en émane, que nous avons l’impression d’observer une image satellite de la région. La vue, aérienne, est immense. Tout au sud, une bande floue bleutée indique la présence de l’étroit bras de mer qui nous sépare de l’Afrique. À nos pieds, les forêts de sapins laissent rapidement place aux étendues asséchées – sculptées par de rares pluies depuis des millénaires – qui constituent les Tabernas. Une succession de collines argileuses de moins en moins hautes, couvertes d’une végétation rasante pour les plus proches de nous, totalement arides pour celles qui gisent au fond de la plaine où un soleil déclinant souligne les reliefs.

Nous observons ainsi l’astre basculer sous l’horizon, la nuit prendre place dans les moindres recoins de ce tableau démesuré qui nous enveloppe. Le bleu gagne en densité, souligné d’une bande de couleurs chaudes près de l’horizon, dans laquelle éclosent les unes après les autres les distantes lueurs des quelques villes qui bordent la Méditerranée.

La nuit nous gagne.

Nous reprenons la route en direction de notre prochaine étape, la plus anticipée, un secteur isolé et peu connu de la vaste région des Tabernas. Nous descendons le Calar Alto par son autre versant, sur une route plus large, alors que l’obscurité s’installe. La température remonte vite, jusqu’à ce que nous arrivions dans la plaine. Vers 21h, nous trouvons un emplacement pour bivouaquer, aux portes de ce nouveau désert.

• Jour 6 | 13 mars

Aussi tôt que d’habitude, nous replions la tente. À nos pieds, un canyon s’étire du nord au sud. Nous y descendons en vue d’aller dans un village proche en quête d’essence, pour ne pas nous retrouver à court en plein désert. Après avoir cherché un moment, nous faisons le plein et retournons sur les hauteurs du canyon. De là, nous nous engageons sur une longue piste en terre longeant la falaise, qui doit nous mener jusqu’au début d’une boucle que j’ai tracé sur les rares cartes que j’ai pu trouver de cette portion sauvage du désert. L’application GPS dont je me sers habituellement pour la haute montagne n’en perçoit que la moitié. Qu’importe, munit des quelques informations suffisantes à notre orientation, nous entamons notre descente dans les badlands désolés.

La piste est correcte, du moins dans un premier temps. Nous nous enfonçons dans la cuvette aride, soulevant derrière nous une colonne de poussière blanchâtre. Il n’y a ici pas âme qui vive, et les terres étant inexploitables, il n’y a dans cette zone aucune agriculture – contrairement à ce que l’on peut voir autour de certains badlands des Bardenas. La situation géographique extrêmement isolée, l’éloignement par rapport à la France et les autres pays d’Europe de l’Ouest, et l’absence d’accès ou de pistes dignes de ce nom font que les touristes ne pénètrent pas dans cette partie du désert. Aussi, nous évoluons seuls, et cette solitude se fait ressentir à mesure que nous approchons du point le plus bas, au fond d’un canyon rouge qui n’est pas sans évoquer le sud-ouest des États-Unis. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si la région sert de décors à des dizaines de westerns, péplums et autres films d’aventure depuis les années 1940, et jusqu’à aujourd’hui.

Au creux du désert, les obstacles s’accumulent : la terre constituant la piste n’est souvent qu’un chaos de creux et de bosses qu’il faut passer le plus lentement possible, alors que l’un de nous se tient à l’extérieur pour guider l’autre. S’enchaînent ensuite des cailloux aux dimensions imposantes, des fissures dans l’argile, jusqu’à ce qu’un bloc de terre mêlé de roche ne se dresse au milieu de ce qui ressemble alors plus à un sentier qu’à une piste. Je descends, armé du marteau de géologue qui ne quitte jamais ma voiture, et le rabote petit à petit jusqu’à ce que nous puissions passer.

À ces difficultés s’ajoute une brève hésitation concernant l’orientation, car la piste figurant sur le GPS s’efface de la carte, ne laissant place qu’aux indications topographiques de bases et, visuellement, à une ramification de pistes plus petites. Mais un peu de logique et le peu d’informations que j’avais pu glaner avant le départ nous suffisent finalement, et nous reprenons rapidement notre progression.

Nous commençons alors à remonter, lentement, en direction des plateaux d’où nous étions partis quelques heures plus tôt.

Sans que l’on s’en aperçoive, la journée s’est déjà bien entamée. Il est près de 15 h quand nous tombons par hasard sur un petit habitat troglodyte, probablement utilisé par quelques bergers téméraires. À son entrée, au dessus d’une vieille porte en bois surmontée d’une petite avancée de toit bricolé et croulant sous l’argile, trône une pancarte de fortune : « Hotel del Zorro« . Nous poussons la porte, uniquement maintenue par une corde usée. L’intérieur, creusé dans la terre, évoque les habitats des chercheurs d’opales australiens. Quelques meubles en bois, des matelas et une cheminée ; l’abri est sommaire, et vraisemblablement peu utilisé.

Nous refermons la porte et reprenons nos places dans la voiture : moi continuant de filmer, et Guillaume essayant laborieusement de maintenir une conduite stable sur une piste qui ne pourrait pas moins s’y prêter. Souvent, le bas de caisse ronge un cailloux, frotte sur la terre, se perd dans un nuage de poussière qui s’infiltre alors partout dans l’habitacle. Mais péniblement, mètre par mètre, nous arrivons à nous hisser sur un plateau dominant une portion impressionnante des badlands.

Le plus dur est fait. Il ne nous reste qu’à gravir les derniers enchaînements de virages, et nous rejoindrons enfin le plateau d’où nous sommes partis en fin de matinée.

Enfin, près de six heures après notre départ, en n’ayant croisé finalement qu’un unique 4×4, nous débouchons dans un champ d’oliviers. Il ne nous reste qu’à boucler la boucle en retournant nous placer au tout début de la piste, d’où l’on domine le désert dans presque toutes les directions.

Nous profitons alors d’un repos mérité, guitare et bières à l’appui, jusqu’à ce que le soleil s’approche de l’horizon et qu’il nous faille reprendre trépieds et appareils pour aller capter son déclin.

Au loin, la silhouette enneigée de la Sierra Nevada se teinte de rouge.

Tandis que la lumière se retire du ciel, les étoiles s’installent dans un crépuscule bleu. Quand la nuit est enfin tombée, la lune s’élève et sa lueur inonde de nouveau les Tabernas.

• Jour 7 | 14 mars

Au matin, nous reprenons nos postes. Les ombres étirées s’amenuisent, et les couleurs s’estompent au fil des minutes.

La prochaine étape que j’ai prévue, si elle n’est pas la plus joyeuse ni certainement la plus belle, est dans une certaine mesure l’une des plus impressionnantes.

Il s’agit de la péninsule d’Almería, recouverte de serres sur plus de 40 km de long et 20 km de large, surnommée bien justement la « mer de plastique ». C’est de là que proviennent la majeure partie des légumes qui se retrouvent en toutes saisons sur les étals des supermarchés de France, d’Allemagne, du Royaume-Uni, et de partout en Europe.

Spectacle désolant, résultat direct et concret de ce que le modèle capitaliste et l’agriculture intensive peuvent produire de plus infâme. Exploitations inhumaines d’immigrés clandestins ; pollution record en plastique, pesticides et engrais ; destruction des sols ; épuisement des nappes phréatiques et assèchement des rivières, si bien que l’eau elle-même doit désormais être importée jusqu’ici. Un désastre largement documenté, sur lequel chacun d’entre nous souhaitant consommer hors-saison ferme pourtant les yeux.

Je voulais voir ça par moi-même. Nous filons donc au sud, traversons la Sierra Nevada qui se dressait au loin depuis des jours, et redescendons droit vers la Méditerranée. En début d’après-midi, nous approchons du point de vue visé. Finalement, au détour d’un virage, la scène se dévoile soudain.

À perte de vue s’étend un océan blanchâtre, dont émane un air déformé par la chaleur. Au cœur de cette vision dystopique se dresse un unique gratte-ciel, cerné de bidonvilles. En plongeant du regard dans ce paysage déprimant, on peut voir s’affairer les camions, machines et travailleurs, tout autour des bâches démesurées qui couvrent les cultures intensives. Les collines d’où nous observons la scène sont jonchées de détritus et de fragments de plastique, et les ruisseaux qui y coulaient il y a longtemps ne sont désormais plus que d’arides tranchées béantes. Au milieu du blanc uniforme, des bassins artificiels étincellent tristement. Tout au fond, la mer apparaît grisâtre, voilée par la pollution et l’atmosphère saturée de chaleur. De titanesques portes-conteneurs y voguent en direction du proche détroit de Gibraltar.

Nous mangeons là, dépités face à l’aberrant décor qui nous fait face, et décidons de le traverser jusqu’à la mer, plongeant dans cet océan de plastique pour nous enfoncer au cœur de l’absurde.

Au-dessus des serres, l’air flou ondule comme au sommet d’un feu. Des ouvriers aux mines épuisées déambulent le long de la route, entre les cactus qui poussent anarchiquement. La brise qui entre par nos fenêtres semble viciée, annonciatrice de la toxicité des produits qu’elle dissémine à travers la péninsule. Les débris s’accumulent au pied des bâches opaques et impénétrables qui nous entourent.

Nous sentons qu’il ne faut pas nous attarder ici. Après un long moment, nous atteignons le bord de mer. Une marina le longe comme si de rien n’était, singeant un décor idyllique en lisière d’un enfer industriel. Nous laissons derrière nous les rangées de palmiers et les plages désertes, et décidons pour la première fois d’emprunter une autoroute pour nous échapper le plus vite possible de ce cauchemar blanc.

Dans l’après-midi, nous avons récupéré les routes de l’arrière-pays et approchons de la région montagneuse où nous comptons passer la nuit, dans les environs de Malaga. Le paysage, aride jusqu’à présent, se verdit peu à peu, non sans évoquer la Toscane. Le climat y semble plus clément. Nos esprits se libèrent des visions d’Almería, et en début de soirée nous parvenons aux étonnants reliefs karstiques que nous visions. L’endroit est malheureusement plus touristique que je l’attendais, et pour la première fois depuis le départ nous ne sommes pas seuls. Du moins dans un premier temps, car en nous mettant à l’écart du secteur « principal », nous retrouvons la solitude ; et au fil de la soirée, les dernières voitures repartent finalement vers la plaine.

Les formations géologiques calcaires, empilements de plaques rocheuses et sols crevassés, sont ici des plus surréalistes. Malgré tout, le ciel reste désespérément vide.

Le soir s’installe sur les collines andalouses. Des dizaines de petits points lumineux s’allument progressivement jusqu’à l’horizon, où ils s’amassent pour former Malaga, sur les rives de la Méditerranée.

Alors qu’un crépuscule frais enveloppe les reliefs calcaires, nous discutons dans la voitures, portes ouvertes, en buvant une bière méritée après une longue journée de route. J’ai soudain l’impression de percevoir une présence proche de moi. Je baisse les yeux, et tombe nez à nez avec la tête de ce que je pense d’abord être un chien. C’est en fait un renard qui me fixe tranquillement, le museau glissé sous la portière, l’air coupable, comme pris en flagrant délit. Et pour cause : l’animal croque une canette en aluminium vide, repasse sous la portière et trottine à une vingtaine de mètres avec son butin. Quand il s’aperçoit que l’objet ne constituera pas un repas intéressant, il revient vers nous, et rôde autour de la voiture durant quelques minutes, reniflant l’air, nous scrutant timidement, pas farouche. Et puis, soudainement, il repart dans l’obscurité des collines. Apparition assez magique – quoi qu’il me faut désormais aller récupérer la canette à la lueur de la frontale.

Au-dessus de nous, les étoiles s’élèvent.

• Jour 8 | 15 mars

Quand nous émergeons de la tente, vers 8 h, un troupeau de moutons broute les quelques touffes d’herbes qui dépassent encore autour de nous. Une voile brumeux plane sur la campagne, adoucissant d’avantage les ondulations des collines verdoyantes. Les cris exotiques des oiseaux du sud se font écho dans les rochers.

Aujourd’hui est un jour particulier. Nous allons atteindre, enfin, le point le plus au sud qu’il est possible de rallier sur la péninsule Ibérique et l’Europe de l’Ouest, et frôler l’Afrique d’une infime dizaine de kilomètres.

Nous prenons donc la route vers Tarifa. En début d’après-midi, dans une atmosphère bleue et floue, au loin, apparaît le rocher de Gibraltar. Un peu plus tard, nous passons Algésiras, et croisons les premiers panneaux écrits en Espagnol et Arabe. Prendre le premier ferry pour le Maroc nous démange, mais nous continuons plein sud. Vers 15 h, nous nous arrêtons sur un point de vue élevé, sur la côte. Le détroit du Gibraltar s’étend d’est en ouest en un fin bras de mer, et face à nous, sur l’autre rive, les montagnes marocaines s’élèvent au dessus de l’eau étincelante. L’Afrique.

Nous décidons de prendre une petite route pour descendre sur la rive. Des panneaux militaires en interdisent l’accès, mais semblent bien usés. Un vieux 4×4 passe, et nous décidons de lui emboîter le pas, jusqu’à tomber sur une caserne effectivement abandonnée. La voie semble libre, et nous continuons ainsi jusqu’à flanc de falaise sur une piste en béton bordée de genets, ne croisant plus que quelques vaches noires et autres mules errantes.

Nous débouchons sur une petite plage de galets, où nous traînons un moment, avant de retourner vers la voiture. Là, nous prenons quelques minutes pour en faire le tour, et découvrons que les pneus avant ont été usés jusqu’à la corde par les pistes des déserts que nous avons traversé. La voiture étant une traction avant, les pneus arrières sont en bien meilleur état, aussi nous décidons d’intervertir les deux paires. Nous sortons le cric, levons la roue avant-gauche, y fixons la roue de secours, puis levons la roue arrière-gauche et y mettons la roue avant que nous venons d’enlever, avant de relever la roue de secours pour y mettre la roue arrière-gauche – le tout étant largement plus simple que l’on peut le croire à l’écrit. Mais au moment de répéter l’opération du côté droit, nous nous rendons compte qu’un garagiste moyennement futé a posé deux écrous plus petits sur les quatre qui tiennent la roue. Hors, nous n’avons qu’une clé sous la main. Nous essayons alors divers stratagèmes pour défaire les écrous, arrêtons une voiture qui passait par là pour leur demander s’ils ont une clé correspondante, mais rien à faire.

L’après-midi est bien entamé, mais il nous reste une option si nous faisons vite : foncer à Tarifa, dont nous sommes proches et où nous devions aller quoi qu’il arrive, et trouver une clé, d’une manière ou d’une autre.

Nous y arrivons peu après, avec nos roues asymétriques, et commençons à aller voir tout ce qui ressemble à un garage. Fermés, et encore fermés. Nous essayons les échoppes des rares stations-service, mais nulle clé à l’horizon. Finalement, nous dénichons un vendeur de pneus qui semble ouvert ! Guillaume saute de la voiture pour aller retenir le gérant pendant que je me gare comme je peux. L’homme allait partir, mais nous donne cinq minutes et une clé en croix ayant les bonnes dimensions. Comme à un stand de Formule 1, nous sortons le cric et répétons les opérations précédentes en un temps record, si bien que le gérant finit par nous dire d’y aller tranquillement. En moins de cinq minutes, le changement est fait, nous rendons la clé, et partons vers la plage après une bonne salve de remerciements.

Nous dénichons un petit parking à l’extérieur de la ville. Les plages sont quasi désertes en ce mois de mars, seuls de vieux camions et quelques voitures aussi usées que la nôtre sont garées là. Le soleil plane à l’ouest, une brise légère souffle sur la plage, immense, car ici la Méditerranée se mélange à l’océan Atlantique et ses marées.

Nous partons nous baigner, une heure avant le coucher du soleil, tout au bout du pays, quelque part entre l’Europe et l’Afrique. Une rapide douche solaire plus tard, nous traînons sur le petit parking où de gros vans aménagés encore encrassés de sable prennent le soleil, alors que les familles d’Allemands qui les conduisent profitent de la soirée, tout juste rentrés du Sahara.

L’ambiance est particulière, ce soir-là. Comme un sentiment de bout du monde, situé entre la fin d’un continent et le début d’un autre ; lieu de passage où la brise charrie des rêves de voyages lointains. Il faut avoir parcouru par la route ces 2000 kilomètres depuis la France pour réellement prendre la mesure de la distance de ces terres sur l’autre rive qui semblent nous appeler irrésistiblement.

Nous nous installons pour la soirée sous une petite cahute en bois, sur la plage. Le soleil se couche, les cirrus rougissent, les éoliennes se mettent à clignoter sur les montagnes marocaines et les collines qui nous entourent. Au loin, de hauts voiliers et d’immenses cargos voguent lentement, surplombés par le vol des mouettes. Le soleil disparaît sous la surface océanique. Les phares se mettent en marche et commencent à balayer l’horizon de part et d’autre du détroit, alors que les dernières couleurs se diluent dans la nuit.

Nous passons la soirée là, jusqu’à une heure tardive, à fêter la frontière méridionale de notre voyage. Les regards rivés sur les côtes qui nous font face, où s’éparpillent les quelques lueurs de villages isolés, nous nous exclamons de temps à autre : « C’est l’Afrique, nom de dieu« . Nous nous promettons de revenir un jour pour traverser ce détroit, et plantons la tente un peu plus loin, au beau milieu de la nuit.

• Jour 9 | 16 mars

Pour la première fois depuis notre départ, le réveil est tardif dans la matinée. Le soleil brille, mais un vent furieux s’est levé dans la nuit et secoue la tente comme s’il voulait l’arracher. Nous la replions tant bien que mal avant de retourner vers Tarifa.

Après avoir fait quelques courses, nous marchons jusqu’au bout d’une petite jetée menant à un fortin cerné par les eaux. Des kite-surfs s’élèvent au-dessus de l’océan, alors que nous tenons à peine debout dans les rafales. Nous restons un instant, mangeons un morceau, et reprenons la route.

Cap au nord, désormais. La journée s’annonce longue, car nous visons l’Algarve, au sud du Portugal. Les agaves, yuccas et figuiers de Barbarie défilent, et nous frôlons Séville quelques heures plus tard, puis Huelva, et enfin la frontière. Quand nous la traversons, le thermomètre indique 30°c.

Dans la soirée, nous arrivons à Praia da Marinha, une plage cernée de falaises calcaires plongeant dans l’Atlantique. Sans surprise cette fois, le lieu est nettement plus touristique – à l’image du pays tout entier. Alors que nous n’avons pratiquement croisé personne des Pyrénées à l’Andalousie, nous sommes ici cernés de voitures quand nous nous garons sur le parking aménagé.

Quoi qu’il en soit, malgré les drones qui planent et les touristes qui demandent à être pris en photo du haut des falaises, nous profitons un peu à l’écart d’un coucher de soleil paisible, bien que je me sente ici clairement moins à ma place.

La foule nous pousse à partir un peu plus à l’ouest, jusqu’au Cap Saint-Vincent, où nous ne trouvons personne. Ici le vent se déchaîne, glacial. Un phare tranche l’obscurité par éclairs successifs, éclairant la route déserte tandis que je me débats une fois encore avec la tente.

• Jour 10 | 17 mars

Plein nord, de nouveau. Nous faisons halte à Sines pour midi, et passons Lisbonne vers la fin de journée, avant de nous diriger vers le Cabo Raso et enfin Praia da Ursa, une plage plus isolée, encore une fois cernée de falaises – cette fois nettement plus impressionnantes. Alors que nous en approchons, une tourmente sourde plane sur l’océan, fractionnant la lumière en dizaines de tâches éparses à la surface de l’eau.

Un temps « normand » pèse sur la côte, oscillant entre rafales pluvieuses et vent sec sous un ciel noir. La soirée passe, un nouveau phare nous envoie ses flashs à l’horizon, et une tempête rend laborieuse l’installation de la tente.

Demain sera notre plus longue journée de route. Un peu plus de 9h, pour aller nous perdre de nouveau au beau milieu de l’Espagne, en province de Ségovie.

• Jour 11 | 18 mars

L’asphalte défile dés l’aube, alors que nous traversons l’intérieur du Portugal dans une région très boisée. Les eucalyptus cèdent la place à des pins, puis à de petites montagnes, avant que nous ne redescendions en Espagne dans de grandes étendues d’arbres têtards. Quand le soleil se couche, de longs bancs de cirrus commencent à rougir, et nous prenons une route de terre au hasard pour déboucher au beau milieu des arbres.

Le soir tombe. Nous poursuivons notre route jusqu’à un nouveau village abandonné, et y arrivons au beau milieu de la nuit. Une minuscule piste mène aux ruines, en marge d’un petit village dans une région rurale. L’église, massive, se dresse dans l’obscurité sous la pleine lune. Au loin, des chiens aboient dans les fermes, rompant un silence absolu.

Nous pénétrons dans l’ancien temple, et découvrons à la lueur de nos frontales l’intérieur immense de l’édifice. Après une courte exploration, nous nous installons pour la nuit.

• Jour 12 | 19 mars

Au lever du soleil, le réveil est brutal : un chien, protégeant un troupeau de moutons distant de quelques centaines de mètres, nous a flairé et est venu faire son travail. Les aboiements nous tirent de notre sommeil et de nos duvets, et nous sortons en beuglant plus fort que lui pour le calmer. Il comprend finalement que nous ne représentons pas un danger, et file retrouver son troupeau.

Je retourne dans l’église, alors que les premiers rayons du soleil s’infiltrent par les ouvertures. De toutes celles que j’ai pu photographier pour ma série, celle-ci est définitivement la plus grande et la plus impressionnante. Comme souvent, des dizaines d’hirondelles nichent sous la voûte, et leurs cris résonnent dans l’espace vide.

Je trouve un minuscule escalier en colimaçon montant au clocher, et m’élève de quelques mètres, au-dessus du narthex – à l’entrée faisant face à la nef et au chœur.

Je poursuis l’ascension du petit escalier et débouche dans une petite pièce sous le clocher. Une échelle en fer rouillé y grimpe, et semble encore assez solide pour l’emprunter. Arrivé dans le clocher, quelques contorsions me font émerger sur un tapis de déjections séchées d’hirondelles, mais la vue sur les ruines et la campagne environnante baignée de lumière dorée valait bien le coup. Je redescend dans la foulée, retrouve Guillaume, et nous repartons en direction de Villalba, prochain pueblo abandonnée.

Nous l’atteignons aux alentours de midi. Malheureusement, l’église y est complètement effondrée et envahie de friches. Nous mangeons sous un ciel chargé, et il ne nous reste alors plus qu’un lieu où nous rendre pour clore le road trip en beauté : les désormais familières Bardenas Reales.

Un peu avant 14 h, nous passons au nord de Tudela et entrons dans le désert, pour une fois par l’ouest via la seule route goudronnée y menant. Manque de chance, nous sommes en pleine Semana Santa (semaine sainte), fête chrétienne célébrée dans tous le pays, et ces jours-ci sont fériés. Le désert, déjà largement plus fréquenté que quelques années auparavant à cause de sa popularité sur les réseaux sociaux (à laquelle j’ai participé malgré moi), est alors bondé.

Heureusement, les gens se cantonnent aux pistes, et de surcroît la partie des hauts badlands est censée être interdite très bientôt (nous ne l’apprendrons que plus tard, mais l’interdiction était en réalité entrée en vigueur tout juste la veille).

Après avoir réalisé quelques plans le long de la piste, nous nous éloignons sur celle qui me sert habituellement d’accès depuis l’est, pour nous garer vers l’arrière des badlands et marcher jusqu’à notre lieu de bivouac. Vers 16 h, nous nous équipons et commençons à avancer à travers la végétation des barrancos, avant de déboucher dans un petit canyon donnant sur le plateau qui nous permettra de basculer au cœur des monts argileux.

Après y avoir fait une halte, nous continuons l’ascension avant de redescendre sur les plateaux isolés du centre du désert. Le coucher du soleil ne nous déçoit pas, et le crépuscule s’installe alors qu’un vent violent souffle depuis la plaine centrale.

Nous installons notre ultime bivouac dans une petite cuvette abritée. La pleine lune qui s’élève illumine le désert blanc, si bien que les frontales deviennent inutiles pour évoluer sur les collines. Le vent finit par s’évanouir, et nous nous endormons dans un silence parfait.

• Jour 13 | 20 mars

Avant l’aube, nous replions la tente une dernière fois et faisons nos sacs. Comme un doute subsiste sur l’interdiction d’accès, nous préférons rester discrets et quitter les lieux avant le jour. Alors que la lune se couche, nous grimpons les crêtes terreuses jusqu’au plateau sommital et plongeons de nouveau dans les canyons qui s’éloignent des reliefs. En longeant le fond d’un large lit herbeux de rivières éphémères, nous rejoignons la voiture en une quarantaine de minutes de marche.

Le soleil se lève, et nous roulons désormais vers le nord-est, pour achever la grande diagonale entamée deux jours auparavant au départ de la côte portugaise, traverser les Pyrénées, et retrouver la France. Après avoir passé le tunnel de Bielsa et redescendu la vallée d’Aure, nous prenons un café en marge de Saint-Lary en regardant les montagnes. Partis initialement pour un simple aller-retour en Andalousie, nous aurons finalement traversé une grande partie de l’Espagne et du Portugal, atteint le point le plus au sud de la péninsule Ibérique, et parcouru plus de 5000 kilomètres au total. Un parfait prélude à la saison estivale qui approche, et que je passerais à traquer les orages et parcourir les montagnes dans la chaîne Pyrénéenne est les régions qui l’entourent du nord au sud.


Pour la seconde fois depuis le début de mes récits photographiques, et après avoir constaté les dégradations inévitables causées par leur divulgation, les noms des différents villages abandonnés – excepté Belchite, qui est bien connu – ont été changés (les supprimer totalement nuisant à la narration) dans une optique de préservation de ces lieux particulièrement fragiles. Je ne répondrai donc désormais plus à ces requêtes précises.

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